Kate Bush exagère, six ans ont passé depuis le choc "Aerial" et nous voici gratifiés en guise de nouvelle galette du ré-enregistrement (lifting?) d'une sélection de pistes issues de "The Sensual World"(1989) et "The Red Shoes" (1993).
Kate Bush exagère : là où d'aucuns pourraient voir l'opportunisme de l'artiste en panne sèche qui nous recycle des choses pour faire du neuf avec du vieux -et quel vieux!... "The Sensual World" est probablement (à mon humble avis, que ne partageront pas, je sais, les inconditionnels de "The Dreaming"), "l'autre" plus grand album de Bush avec "Aerial", un sommet expérimental dans sa carrière de par ces ensorcelantes noces musicales avec le Chœur des Voix Bulgares ; et pour cette raison, "The Sensual World" paraissait statufié dans la légende et dès lors intouchable), là où ceux qui la méconnaissent pourrait soupçonner l'artiste d'avoir cédé à la tentation de la Livre Sterling facile, Kate Bush se paye le luxe de nous offrir (encore!) un album-prodige -et magistral.
Kate Bush exagère, parce qu'elle réussit justement, avec (entre autres) ces nouvelles versions de "This Woman's Work" et "Moments of Pleasure", à donner encore une densité supplémentaire à deux titres qui semblaient pourtant indépassables dans leurs versions d'origine, tant ils étaient somptueux.
Ce n'est d'ailleurs probablement pas par hasard si ces deux titres s'enchaînent sur "Director's Cut". La solennité et l'apaisement (surtout sur "Moments") que leur donne la voix actuelle de Kate Bush (d'une tonalité plus grave, plus mûre, presque plus gourmande et longue en bouche pourrait-on dire, par rapport à cette instrument extraordinaire des années d'émergence qui, sur nombre de titres, évoquait davantage la saveur d'un bonbon acidulé) en font, véritablement, deux nouveaux morceaux. Pour ceux qui considéreraient que "This Woman's Work" et "Moments of Pleasure" sont deux des plus grands morceaux écrits par Kate Bush, le voyage de découverte sera déconcertant. En gros (très, très gros), on pourrait rester dubitatif et se dire que l'aménagement 2011 n'était en rien indispensable. Aux premières écoutes en tous cas. Mais plus celles-ci se renouvellent, et plus l'évidence saute à l'oreille : c'est magnifique.
D'une façon subtilement différente de celle exprimée dans les enregistrements originaux, mais tout autant magnifique.
A noter particulièrement les "hummings" (fredonnements murmurés) remplaçant dans "Moments of Pleasure" le chœur-apothéose récurrent (un presque-hurlement-cri-du-cœur à la puissance émotionnellement dévastatrice qui caractérisait la structure de la version 1993). Là où Kate Bush hurlait magnifiquement, elle murmure magifiquement, induit et suggère ainsi plus qu'elle ne dit, donnant leur poids et toute leur signification aux points de suspension de pure émotion que suggère son phrasé, et les choix qu'il opère ici -un director's cut, ni plus ni moins, et qui mérite ici comme ailleurs largement son oscar. Sans conteste, "Aerial" est passé par là, ces "Moments de Plaisir" sont l'écrin d'une voix plus ample et profonde que par ce passé qui vit naître les disques que l'immense artiste-compositrice-musicienne-interprète et magicienne a choisi aujourd'hui de revisiter, une interprétation rappelant, de par le dépouillement de l'accompagnement piano, le sublime "A Coral Room" dans "Aerial" -ce qui n'est pas rien.
Ainsi, ces deux nouvelles versions en disent long sur le parcours de l'artiste unique qu'est Kate Bush, dont le talent, l'inventivité et la maturité sont ici, une fois de plus, au pinacle.
Alors, est-il vraiment nécessaire de faire la fine bouche devant un ou deux morceaux où les touches 2011 n'apparaissent pas comme fondamentalement novatrices ou intéressantes? Non, donc on laissera le choix à chacun de délivrer son verdict ; en ce qui me concerne, mon seul regret (et ce n'est pas "Rubberband Girl", dont les riffs guitare enragés très, très "Seventies" nous ramènent au bon vieux temps du "Theatrical Glamour Rock" dont Bush avec Bowie fut une éminente promotrice à travers son unique tournée de 1979, et qui éloignent le morceau des arrangements Eighties très "corn-flakes" d'origine, qui pour d'aucuns, l'anecdotisaient), mon seul regret donc concerne davantage le (déjà à l'origine assez crispant) "Top of the City", qui aurait bénéficié en priorité, justement, d'un regard apaisé et dépouillé, mais conserve ici tous les défauts de la version originale sans délivrer vraiment aucun charme supplémentaire.
Enfin qu'on se le dise et pour conclure et au cas où on ne l'aurait toujours pas compris, Kate Bush exagère : Quoi qu'elle fasse, elle étonne, invente et émeut.
Mais finalement, là où elle exagère le plus, c'est de ne se livrer à l'exercice que tous les cinq/dix ans. Et à cette exagération ultime, une seule réparation possible désormais, que tous ces fans exigeront, et sur laquelle au moins le consensus sera général : un opus avec de nouvelles compositions s'impose.
Et le plus tôt possible s'il vous plaît, Madame la Réalisatrice de Génie aux Ciseaux Enchantés -Une demande pas si exagérée que ça, non?