REQUIEM FOR A DREAM Dirt est la pierre de Rosette d’Alice In Chains, qui illustre sa tragique histoire autant qu’elle l’éclaire. Le nom même du groupe (« Alice dans les chaînes », c’est-à-dire « Alice enchaînée ») y révèle pleinement son sens mystérieux. « Alice » rappelle immanquablement l’héroïne de Lewis Carroll, qui est l’enfance personnifiée, l’imaginaire, le rêve. Or, le nom du groupe dit l’amoindrissement de cette insouciance enfantine, prises aux chaînes de la raison, de la conscience de soi et d’autrui – qui font le tragique existentiel. Et subsiste une puissante nostalgie pour l'Eden de l’enfance, qui est aussi refus du monde adulte ; et s'il ne reste que la fuite, ce n'est plus dans le rêve – comme Alice – mais dans l’oubli de soi et la dope (« God name is smack for some »,
« God Smack »).
Avec
Closer de Joy Division,
In Utero de Nirvana ou
Pornography de Cure,
Dirt est l’un de ces grands albums du désespoir post-adolescent et, au-delà, de l’angoisse existentielle ; il exhale la conscience douloureuse de l’Absurde. Le désespoir, omniprésent, y est à la fois fascination pour la mort et désir vif de (re)naissance, déchirure entre profond désir de vivre, dans l’exaltation et l’ivresse — de la drogue ou de l’amour — et refus d’un monde insipide. Dans les paroles, à plusieurs reprises se confondent mort et naissance : « Some say we’re born into the grave » (
« Them Bones »), « Bury me softly in this womb » (
« Down In A Hole »). L’album débute d’ailleurs dans un cri déchirant, qui est peut-être celui de la naissance et celui de la douleur à la fois.
Très marquée 'heavy metal', la section rythmique est écrasante, comme le poids du monde sur les épaules d'Atlas. A l'inverse, çà et là, la guitare de Cantrell esquisse, par ses riffs lyriques et tortueux, un espoir d'élévation, de pureté, d'ailleurs. Mais toujours, les chaînes subsistent — la conscience de sa propre mort (« What’s the difference ? I’ll die in this sick world of mine »,
« Sickman ») — et la musique redouble de lourdeur : la pesanteur de la réalité saisit toujours, tôt ou tard, le junkie, dans un vertige dévorant. Et seul se profile l’échec de toute espoir d'envol (« I’d like to fly, but my wings have been so denied »,
« Down In A Hole »).
La pochette de l’album est éloquente, qui résume la musique du groupe. Un corps d’adolescente (est-ce Alice ? est-elle vivante, morte ou défoncée ?), fantomatique, que le sol craquelé du désert engloutit lentement. Une atmosphère délétère émane de cette photo, toute de morbidité, d'isolement et de solitude écrasante. Est-ce naissance ou mort? Est-ce le retour à la terre-matrice (« Bury me softly in this womb »,
« Down In A Hole »), régression vers l’enfance, vers la naissance, vers le non-être, vers l'origine porteuse d'espoir de recommencement? Comme l’évoque la couverture de l’album, la musique d'Alice In Chains a quelque chose d’un enfoncement, d’un marécage existentiel : toute fuite est vouée à l’échec (« Seems every path leads me to nowhere »,
« Rooster »). Car comme chez les personnages du film de Darren Aronofsky,
Requiem for a dream, au bout de la défonce, de ses mirages, de cette enfance que l’on croit retrouvée, ne subsistent que l’enfance et le corps saccagés, enchaînés à la dépendance. Et la mort.
À la chanter avec tant de persistance, Layne Staley cherchait-il à apprivoiser l’idée de sa propre mort? Difficile à dire. Reste que la vie de Layne Staley, à laquelle la musique d’Alice In Chains fut un écho évident, apparaît comme un combat, ou une conjuration de la mort, de l’oubli, de l’Absurde.
Dirt, et plus généralement, l’œuvre de Alice In Chains sont d’une beauté envoûtante ; c’est un chant funèbre, un requiem à l’enfance. Un requiem aux rêves de poésie et d’innocence.
Mikaël Faujour - Copyright 2013 Music Story