Amis dépressifs de tout poil, voilà une pilule difficile à avaler. Le quatuor le plus métallique de la scène de Seattle enfonce le clou, d'un coup sec et douloureux. Un bon gros bloc de noirceur, d'une densité impressionnante. Toujours sur la base rythmique de Sean Kinney et Mike Starr, plombée comme jamais, les guitaristes/chanteurs Cantrell et Staley mettent à plat leurs névroses, traumas et angoisses, sans jamais tomber dans la complaisance, en creusant bien profond, jusqu'aux entrailles du mal. Intro qui mets dans le ton, "Them Bones" propulsée et expédiée d'un seul jet, brutal et direct. Alice in Chains sonne bien plus puissant qu'avant, "Dam That River", au refrain impressionnant de lourdeur, s'achevant d'un seul coup de tranchant sans appel, marque de fabrique de groupe. Cantrell signe les titres les plus mélodiques et évidents, "Rain When I Die" après des textures liminaires très tordues, trouve son rythme dans une répétition de riffs pesants incessante avant le refrain tout en ascension; "Down in a Hole", où on croirait presque à une accalmie après ce torrent ininterrompu de désespoir avec cette guitare accoustique, mais qui replonge vite dans la distortion et une mélancolie sans issue; et bien sûr le magnifique "Rooster" en hommage à son père survivant du Vietnam, où l'harmonie des deux voix atteint son apogée. Quand Staley met sa patte, le son devient nettement plus torturé, "Sickman" et ses changements de rythmique, du saccadé au lancinant, ses cris plaintifs; "Junkhead" où est évoqué sans détour son rapport à l'addiction aux drogues dures, brutalement et tragiquement honnête; flippant "God Smack" et son chant tout en chevrotements. Et après un gag étrange en forme de salutation à l'ancêtre Black Sabbath, "Iron Gland", deux fabuleux morceaux de Staley coup sur coup : "Hate to Feel" et sa structure mouvante et effrénée pleine de surprises, avec un solo presque bluesy, et "Angry Chair", neurasthénique en diable, aux sonorités quasiment gothiques avant ce refrain purement grunge où la voix unique de Layne semble s'éteindre. Et de clore cet opus monstrueux avec une dernière grenade dégoupillée pour la route, "Would?", sa ligne de basse rampante, chanté par Cantrell rejoint par Staley au refrain, soit l'inverse de la formule habituelle, et une mélodie qui s'interrompt d'un coup, de nul part, comme par surprise, souffle coupé. Exercice de catharsis énorme, plongée dans les méandre de psychés bien abîmées, débordant de force et d'idées à chaque minute. Enorme, mais terrible.