FOLAMOUR est sans doute le film le plus emblématique de Stanley Kubrick, qui clos merveilleusement la première partie de son oeuvre. C'est par ce film qui commence sa trilogie futuriste (avec 2OO1 puis ORANGE MECANIQUE). Avec FOLAMOUR, Kubrick est sur son terrain de jeu favori : la folie.
Parce que le général Ripper, grand malade paranoïaque, est persuadé que les communistes ont empoisonné l'eau, il décide d'envoyer un bombardier (chargé au nucléaire) vers l'URSS. Les russes répliquent en faisant décoller leur propres avions, pendant que les deux présidents russes et américains, par téléphone, essaient de calmer les ardeurs belliqueuses de leurs généraux.
FOLAMOUR fit grand bruit à sa sortie, car il caricaturait la Guerre Froide, en nommant les responsables. La peur du communisme était très présente dans les films américains de cette époque, mais toujours par allusion, ou alors dans des oeuvres de pure propagande. Pour Kubrick, le danger ne vient pas des communistes. Les vrais coupables, il les désigne : les politiciens, de tous bords, leur bêtise, leur folie, qui peut mener à la destruction du monde. Et il met en scène le président des USA, des généraux, des experts scientifiques, tous plus idiots, ridicules, incompétents, suspicieux, et dangereux, les uns que les autres. La charge est terrible, et inédite, au cinéma. A ce titre, FOLAMOUR est sans doute le « père spirituel » de toutes les satires politiques qui viendront ensuite. Il garde 50 ans après tout son mordant.
Kubrick utilise deux modes d'expressions pour renforcer son propos. Un style expressionniste, noir et blanc, opposition de contraste illustrant évidemment les antagonismes. Utilisation de courtes focales, déformant les visages en gros plans (les rictus et grimaces de George C Scott !), et qui permet aussi de perdre les personnages, minuscules, ridicules, dans des décors immenses (la salle de guerre et son auréole de lumière). Mais Kubrick ajoute à cela l'humour. La tirade sur les flux corporels de Ripper, au début, est fabuleuse. Les hésitations du président Muffley (« Listen Dimitri... »), les exhortations du général Turgidson, la scène contre le distributeurs de Coca Cola, le pilote au Stetson chevauchant sa bombe, comme un pathétique cowboy de série B, symbole de l'Amérique... Parlons aussi d'une scène coupée au dernier moment par le réalisateur, 20 minutes de bataille de tartes à la crème, dans la salle de guerre ! Jouissif ! Et que dire des patronymes à double sens des personnages : Muffley, Turgidson, Guano, et bien sûr, Strangelove (et son désopilant « je marche mein fürher ! » qui évoque aussi les nazis "repentis" réfugiés aux USA, mais toujours adeptes de solutions définitives)...
On ne peut pas éviter de parler du cas Peter Seller, qui interprète trois rôles (le quatrième a finalement été coupé). Il est stupéfiant. Dans le rôle du président, ou de Folamour, il était en roue libre. Kubrick, plaçait plusieurs caméras sur lui, pour le rien perdre de son jeu, de ses improvisations. Les deux hommes ne se sont pas entendus, Seller pensant être la vedette du tournage. Grave erreur de jugement, comme on tourne sous la direction de Stanley Kubrick !
Sterling Hayden (vu dans L'UTIME RAZZIA) et George C Scott sont fabuleux de drôlerie, et de grossièreté. Le jeu outrancier des acteurs est parfaitement adapté à cette énorme farce.
Le générique est inoubliable (coït entre avions en plein vol !) comme la dernière scène apocalyptique. La bande annonce était aussi précurseur pour l'époque, sorte de clip ultra speedé, très graphique. Que dire de plus ? FOLAMOUR est un chef d'oeuvre, d'une puissance de feu rarement atteinte. Kubrick y atteint des sommets de cynisme et de drôlerie. Désormais ses films ne ressembleront à aucun autre. Son film suivant ? 2OO1, autre valse paranoïaque autour de la folie. Pas celle des hommes, mais pire, celle des machines qu'ils ont créées.