2h46 de tribulations dans la ville de Rome en 1960. Un long métrage cinématographique à la narration inédite et une douzaine de tableaux formant une mosaïque, ne possédant ni début, ni milieu, ni fin, mais transportant le spectateur dans la décadence d'une société bourgeoise qui, au terme du grand "boom économique" de l'après-guerre, semble répéter la chute d'un empire du même nom...
Il est notoire aujourd'hui que le chef d'œuvre de Federico Fellini est loin de faire l'unanimité, surtout pour ceux qui le découvrent et le visionnent pour la première fois. Et c'est tout à fait normal, à la fois à cause de sa construction atypique et à la fois de par sa complexité et sa richesse thématique, qui nous condamnent à le revoir sans cesse pour en découvrir toutes les facettes. Et ce, indéfiniment...
Son parfum doux-amer résiste pourtant au poids de l'âge et l'on pénètre immédiatement dans ce voyage immersif au cœur d'une aristocratie romaine qui, se remettant de sa gueule de bois au lendemain du fascisme, renoue avec les orgies de l'antiquité sous le ciel clément de la ville éternelle. La faute à une mise en scène virtuose, qui nous donne l'impression, non pas d'être au cinéma, mais d'assister à la vraie vie, ce qui est impressionnant sachant que la plus-part des décors ont été reconstitués à Cineccita !
Son apparente déconstruction tend également à donner au film un aspect aléatoire. Pourtant il n'en est rien, car il est infiniment bien structuré. Chaque scène vient ainsi mettre le personnage de Marcello (inoubliable Mastroianni) face à des choix existentiels. En jeune homme beau et doué, à qui tout pourrait réussir, ce dernier semble préférer les plaisirs faciles au travail et au nivellement par le haut. Ainsi, plutôt que d'embrasser la carrière littéraire à laquelle il semblait destiné, a-t-il choisi de pratiquer le journalisme à potins. Au lieu de se marier et de fonder une famille, il préfère croquer indéfiniment les fruits défendus. A un travail intellectuellement astreignant, il préfère un job facile et avilissant, mais qui lui permet de mener une vie plus festive...
Le rapport à la jeunesse, au temps qui passe, à la religion, au mariage, à la famille, à la routine, toutes ces notions sont questionnées au fil des séquences, en sous-texte bien sur, s'achevant sur le visage pur et innocent d'une jeune fille qui, opposée au groupe décadent des fêtards invétérés, semble poser une question forcément sensible sur la destinée : Qu'est-ce qui est mieux ? Profiter de la vie ou construire quelque chose ?
"La Dolce Vita" s'impose donc comme une allégorie du fatalisme et du regret. Par le biais d'un pessimisme moderne logique et implacable, aucune réponse n'est apportée. Et il semblerait que le regret arrive de toute manière, quel que soit le chemin que notre personnage se choisira.
Ajoutez à cette indéniable profondeur une critique virulente et totalement prophétique de la société, du cinéma et de la condition de "star", de l'absurdité du journalisme à sensation et des paparazzi (terme inventé à partir de la "Dolce Vita" et de son photographe nommé "Paparazzo" !), de la lutte des classes, et vous obtenez une œuvre d'une richesse totale, qui justifie parfaitement son statut de film majeur de l'histoire du cinéma.
Son pessimisme et sa profonde réflexion sur la notion de regret en font un parfait contrepoint au magnifique
Mort à Venise de Luchino Visconti, qui explorera, dix ans plus tard et par le biais d'un personnage vieillissant, la même notion de manière complémentaire...
Le scandale que le film déchaîna à sa sortie m'est aujourd'hui parfaitement incompréhensible. Et bien que j'ai pu entendre ici et là que Fellini posait un regard objectif (comprenez "sans choisir son camp") sur cette bourgeoisie italienne, chaque nouvelle vision semble insister sur le sens moral de l'œuvre, qui condamne clairement cette oisiveté décadente. Être scandalisé par le film, c'est comme l'être à l'écoute de l'album
Rock around The Bunker de Gainsbourg : Bienvenue chez les "j'ai rien compris" !
La présente édition permet de contempler la célèbre affiche originale du film, avec la sublime Anita Ekberg à la tête du cortège festif. Le DVD propose un documentaire intitulé "L'histoire de la Dolce Vita", ainsi que deux interviews, respectivement de l'actrice Magali Noël et de Michel Ciment, critique de cinéma. Ce sont des bonus intéressants mais le tout est loin d'être exhaustif. Autant espérer une version blu-ray définitive digne de ce nom.