Joseph Bodin de Boismortier est sans conteste le compositeur français de l'époque "baroque" des plus originaux et des plus marquants. Né à la veille de Noël de l'année 1689 en Lorraine (à Thionville), il partit en 1713 s'installer à Perpignan pour exercer le métier de receveur de la Régie Royale des Tabacs (rien à voir avec le monde musical !). Il resta une dizaine d'années dans la ville catalane. Son maître en matière de musique fut Joseph Valette de Montigny ; ce dernier apporta à Joseph Bodin de Boismortier une solide formation dans le "cinquième art". En 1720, Joseph Bodin de Boismortier épousa une nièce de son maître de musique, Marie Valette, issue d'une famille de riches orfèvres. C'est à peu près à cette époque que Joseph Bodin de Boismortier expédia ses affaires courantes pour partir avec sa femme et sa famille à Sceaux, puis à Paris, à la cour de la Duchesse du Maine. Là, il y rencontra les grands compositeurs en vogue, comme François Colin de Blamont ou Jean-Joseph Mouret. En février 1724, il acquit le droit de faire éditer ses oeuvres. Ses premières oeuvres publiées furent des duos pour deux flûtes et des "cantates françaises" à voix seule avec accompagnement d'instruments (ses premières oeuvres furent composées à Perpignan). Joseph Bodin de Boismortier ne cessera d'écrire durant toute sa vie. Son catalogue comprend aujourd'hui cent deux numéros (en majorité des pièces de musique de chambre pour et avec flûte, quatre "suites" pour clavecin, des dizaines de concertos pour divers instruments (flûte, basson, violon, viole de gambe, vielle, musette) avec orchestre (seul Antonio Vivaldi écrivit à la même époque autant de concertos que Joseph Bodin de Boismortier), des "motets" religieux, des "cantates" ou "cantatilles" à voix seule ou plusieurs voix avec accompagnement instrumental, ainsi que cinq "opéras-ballets" (dont "Les voyages de l'amour", "Don Quichotte chez la Duchesse" et "Daphnis et Chloé")), auquels sont jointes des partitions séparées, comme des "airs", des "grands motets", et un "dictionnaire harmonique". Il fit édité également deux traités théoriques : un de flûte, et un autre de pardessus de viole. En 1743, il fut engagé à l'Opéra-Comique en qualité de metteur en scène ; en 1744, il se vit confier le poste de chef d'orchestre à la foire Saint-Laurent. Joseph Bodin de Boismortier se retira en 1753 dans sa propriété de Roissy-en-Brie, en Ile-de-France, où il mourut deux ans après, à l'âge de soixante-six ans ; à sa demande, il fut inhumé dans le nef de l'église paroissiale.
Joseph Bodin de Boismortier popularisa la flûte en France, en lui apportant ses lettres de noblesse ; il fut également le premier en France à publier des concertos pour instrument soliste et orchestre. Joseph Bodin de Boismortier jouissait à son époque d'une assez mauvaise réputation, de "compositeur facile ne sachant pas développer ses idées musicales". A l'heure actuelle, n'importe quelle oreille affûtée ou non se rendra bien compte que l'oeuvre entière du maître lorrain pullule de cellules mélodiques et d'idées musicales infinies.
"Don Quichotte chez la Duchesse" est un "opéra-ballet" en trois actes, créé le 12 février 1743 à l'Académie Royale de Musique (le même jour que le reprise de la "comédie lyrique" "Les amours de Ragonde" de Jean-Joseph Mouret). Il s'agit d'une commande royale pour le carnaval de 1743 ; Joseph Bodin de Boismortier choisit Charles-Simon Favart pour rédiger le livret, qui sous sa plume, devint tellement cocasse que certains le traitèrent de "ridicule" (comme si Georges Feydeau avait revisité le même thème sur une musique de Gioacchino Rossini !). Le sujet de Miguel de Cervantès inspira un véritable tour de force aux deux hommes. Le synopsis de l'oeuvre est assez compliqué si l'auditeur ne connaît pas dès le début la "supercherie". Don Quichotte et Sancho Pança, au cours de leurs aventures, arrivent sur les terres du Duc et de la Duchesse. Ces derniers, adeptes de l'oeuvre de Miguel de Cervantès, reconnaissent les deux hommes et inventent une intrigue qui devient pour eux, leurs invités et les gens de leur château un divertissement hors-pair. Don Quichotte croît dur comme fer participer à une véritable aventure (je laisse la découverte des différentes "épreuves" proposées à Don Quichotte par le le Duc, la Duchesse et Sancho Pança à l'auditeur, lorsqu'il étudiera le livret). Altisidore, une jeune courtisane, tente durant les deux premiers actes de séduire le chevalier à la triste figure, mais celui-ci, bien que flatté, reste fidèle à son amour platonique pour la belle Dulcinée de Toboso. Altisidore lui promet même la mort s'il se refuse à elle. Mais à la fin de l'oeuvre, elle s'avoue vaincue, elle a perdu. Le Duc arrive pour signifier que la farce est terminée, mais tous les convives, pris à leurs propres jeux, couronnent Don Quichotte Roi du Japon, apothéose qui marque le sacre du héros, avant son mystérieux envol vers le pays des rêves. Dès sa création, cet "opéra-ballet" fut défendu par les plus grands interprètes de l'époque. La Dallemand et la Camargo, les plus grandes danseuses du moment, firent sensation lors des passages de ballet de l'oeuvre. En 1743, l'oeuvre fut parodiée sour le titre "Don Quichotte Polichinelle", par M. Valois d'Orville (ce qui attesta l'immense popularité de la partition de Joseph Bodin de Boismortier).
L'oeuvre fut reprise seulement à partir de 1988 dans les salles de concert modernes. Depuis, metteurs en scène et chefs d'orchestre (dont Hervé Niquet, chef d'orchestre du présent enregistrement) remettent souvent cette magnique oeuvre sur le métier.
Gravé en juin 1996 à l'Arsenal de Metz, "Don Quichotte chez la Duchesse" trouve grâce à cet enregistrement un travail orchestral de tout premier plan. Hervé Niquet enflamme littéralement son excellent "Concert Spirituel" chauffé à blanc ; la tension rythmique et dynamique est maintenue de l'ouverture à la "chaconne" finale, c'est impressionnant de virtuosité et d'intelligence !! Les passages solistes sont tout aussi réussis, mention spéciale à la flûte d'Anne Savignat, aux quatre hautbois souvent sollicités, ainsi qu'aux deux clavecins d'Elisabeth Joyé et Laurent Stewart, d'une loquacité preque insolente. Les chanteurs, quant à eux, sont inégaux. La palme revient au Don Quichotte de Stephan Van Dyck, ténor plus vulnérable qu'héroïque, donc plus "humain" et plus proche de la fameuse "triste figure". La soprano canadienne Meredith Hall incarne une Altisidore canaille à souhait ; mais dans quelques airs haut-perchés, elle peine dans ses vocalises aiguës (l'auditeur pourrait rêver dans ces passages-là d'une Natalie Dessay, ou d'une Véronique Gens par exemple). Paul Gay, dans trois rôles, le Duc, Merlin et le Japonais, est assez crédible, son baryton profond (souvent proche de la basse) lui permet d'aborder les différents personnages avec le caractère qu'il convient (il est formidable d'humour dans l'antépenultième plage, dans l'"air" du Japonais). La déception arrive du Sancho Pança de Richard Biren. Sa voix trop grêle et trop fluette pour aborder le rôle le plus long de l'oeuvre ne fait ressentir que trop peu de sentiments comiques ou tragiques. Sa tessiture est d'ailleurs "bary-ténor" et non baryton. Richard Biren est aussi un comédien de théâtre, en parallèle de ses activités de chanteur. Il était en tout petite forme lors de ces deux journées d'enregistrement en juin 1996... Le choeur du Concert Spirituel est quant à lui très en verve, avec un clin d'oeil spécial aux ténors (tailles), qui tirent leur épingle du jeu avec gaieté et parfois sarcasme. Il faut signaler qu'à la fin de la "chaconne" finale, une surprise est offerte à l'auditeur. Je ne dévoile rien car cette surprise assure une cohésion totale à l'opéra-ballet.
La prise de son est moyennement bien équilibrée, mais très présente.
Le livret (uniquement en français), est un parfait modèle de précision et de concision : un magma d'informations diverses sur le compositeur, sur l'oeuvre, sur les interprètes et sur la mise en scène est restitué dans une irréprochable clarté. De plus, le livret est très bien agencé.