Encore une découverte pour moi - ô le bonheur sans cesse renouvelé des heureuses découvertes, plus heureuses encore quand elles sont tardives -, que ce Don Pasquale qui avait échappé à ma curiosité lyrique mais que Juan Diego Florez, fort du coup de foudre qu'il a provoqué, a placé sur mon chemin bohémien avec une douce mais péremptoire autorité.
Dès l'ouverture dirigée tambour battant par un chef, Nello Santi, dont le physique curviligne et l'allure débonnaire ne masquent ni n'altèrent l'enthousiasme communicatif, la séduction est immédiate.
Nous sommes à Zurich mais le public est... italien.
Le rideau se lève sur une maison stylisée, maison de poupée, oui, maison allégorique aussi.
L'escalier figure le mouvement de haut en bas et de bas en haut des personnages au fil de leurs emportements, émois, joies, colères, frustrations, une porte s'ouvre sur l'intimité du jardin, lieu de confidences sentimentales et d'espionnage soupçonneux ; les décors tournants et les couleurs contrastées chantent, épousent les éclats vifs, les chatoiements multicolores et les demi-teintes des paroles musicales qui se déploient entre virtuosité insolente et langueur amoureuse.
Noir, rouge vif, rose fushia, bleu doux, bleu gris et bleu vert, autant de couleurs sombres, claquantes ou caressantes qui surprennent mais dont l'éloquence narrative ne peut jamais être mise en doute.
Velours épais, capitons enrobants, satins luxueux : style "cocotte" et opulence bourgeoise en forme de mascarade.
Jusque dans la caricature apparente : un meuble, un accessoire, un costume, une coiffure qui invitent au rire mais qui ne sont pas ridicules dans un propos cohérent.
Tout dans cette mise en scène oscillant entre l'ancien et le moderne dit quelque chose de l'histoire, de l'action, de la dramaturgie, des sentiments et des émotions contradictoires animant les personnages, du burlesque, de la dérision mi-cruelle mi-tendre parcourant cette comédie lyrique ébouriffante d'intelligence et de subtilité qui doit quelque chose à Molière du côté du génie théâtral et quelque chose à Rossini du côté de l'ivresse musicale.
Dans un feu d'artifice perpétuel, la musique est absolument géniale.
Et soudain, je vérifie la date de la création : 3 janvier 1843.
Soit cinquante ans presque jour pour jour avant la création du Falstaff de Verdi (9 février 1893).
Je me disais aussi...
Oui, cette comédie lyrique fait irrésistiblement penser à Falstaff.
Quand la beauté intrinsèque de la musique, d'une science et d'un raffinement extrêmes, fusionne avec la puissance comique, avec la verve facétieuse, avec l'intelligence et l'esprit, avec la gravité planquée sous le masque de la farce.
¼uvre merveilleuse et merveilleusement servie ici par une troupe dont l'ardeur et le talent sont un pur bonheur.
Habituellement fort réservée à l'égard de Ruggero Raimondi, artiste selon moi surestimé, narcissique et cabotin, je salue sa performance : il est plus vrai que nature en septuagénaire impuissamment avide de séduction mâle et d'autorité maritale, il est brillant et drôle, et on peut en effet oublier aisément le relatif manque d'éclat de sa voix car son incarnation théâtrale est irrésistible.
Isabel Rey en Norina en fait peut-être un peu trop mais elle est elle aussi irrésistible, voix magnifique, virtuosité impressionnante, jeu pétillant et clownesque.
Oliver Widmer (un illustre inconnu pour moi) chante avec maestria et il incarne un Dottor Malatesta à se tordre.
Et puis... Juan Diego Florez campe Ernesto.
Ravissement.
Chanteur bel cantiste d'exception pour la voix, le timbre, l'articulation, la discipline, le style, la projection, l'autorité : cela n'est pas un "scoop", mais il faut en dire aussi le charme, la classe, l'élégance, la malice juvénile et la séduction virile.
Il est éblouissant, merveilleux.
Quand le rideau tombe, le public zurichois délire d'enthousiasme, c'est dire combien il est... italien...
Nous aussi, nous sommes italiens devant un tel spectacle.
Quand la musique est fête, haut les c½urs !