C'est certainement l'album le plus osé de la série, ou du moins le plus angoissant. Le moindre de ses paradoxes sera de proposer une histoire d'une cruauté nauséabonde sous le trait rond et caressant de Killofer. On a rarement vu un tel débalage de sévices et de tripaille, mais ce n'est pas encore par là que ce Donjon marque les esprits. Il s'agit de nous décrire véritablement la perte de l'innocence d'un personnage que tout destinait à une vie exemplaire, et dont l'existence bascule sous le coup de l'absurde, de la farce. Le malaise que j'ai ressenti à la lecture provient de la démonstration implacable menée par Trondheim et Sfar : l'horreur et la torture viennent à bout de la résistance des âmes les plus nobles. La jeune héroïne se retrouve plongée dans un enfer peuplé de monstres délirants, un authentique bestiaire de cauchemar, comme une sorte de Max et les Maximonstres pour adulte version hard, et il ne semble jamais possible qu'elle puisse s'en sortir. Et c'est là que le piège se referme sur le lecteur, car il apparaît à terme qu'elle accepte sa nouvelle condition, se laisse emporter par le monde dégénéré qui lui a tout enlevé, et qu'il nous faut accepter que les circonstances brisent parfois un être dans ce qu'il a de plus intime, au point de le transformer en quelqu'un d'autre.
L'univers aquatique de Donjon est visuellement éprouvant : les monstres et les tentacules débordent de chaque case, les couleurs ne laissent se perdre aucune goutte du sang qui noie littéralement les pages. Il y a du Lovecraft chez Killofer quand il créé des monstruosités sans visages, où l'on devine ça et là un oeil aveugle, une bouche édentée ou un sexe tentaculaire. L'atmosphère de viol et de meurtre qui traverse tout l'album m'a presque donné la nausée : il n'y a plus trace d'humour ni même d'aventure. Je l'ai vécu comme une charge terrible contre les guerres et la cruauté, menée à l'aide d'une démonstration par l'absurde, où les trois auteurs ne nous épargnent aucun détail sur le sadisme et le raffinement de l'être humain à faire souffrir son prochain. Je dirais donc merci, merci à Lewis, Joann et Killofer, pour m'avoir secoué, révolté, parfois dégouté, mais toujours impressionné. La bande dessinée, même un délire supposé non sensique comme Donjon, est capable de remuer les tripes. C'est sans doute ça que l'on nomme oeuvre d'art.