Quand le monstre sacré de la littérature russe et mondiale souhaite boucler la boucle, c'est en engendrant un autre monstre, littéraire celui-là, pas loin de 1000 pages à dévorer dans une immense et vertigineuse synthèse de toute une oeuvre et de toute une vie. "Les Frères Karamazov" est - enfin ! - clair, limpide, construit. Le grand slave a un énorme dossier à boucler, et il ne compte pas y aller de main morte, il y mettra toutes ses oeuvres, toute sa vie. Ce livre entamait en fait un cycle qui ne sera jamais achevé basé sur l'idée que la charité et la sainteté finiraient par l'emporter sur les puissances maléfiques de l'abîme humain, ce qui transparaît très nettement dans le grand orphéon final. L'écrivain pensait qu'il en avait encore pour 20 ans, il mourra quelques mois après et ne laissera que ce premier tome magistral.
Roman policier, exposé métaphysique, étude polyphonique sur la Russie tsariste travaillée par les dérives socialistes et anarchistes venues d'Occident, on peut tout mettre dans ce roman qui semble contenir l'Univers. Tous ses personnages, et notamment ceux de la famille Karamazov, incarnent une "instance" terrible de vérité, à travers lesquels Dostoïevski voit toute l'humanité. L'intrigue est foisonnante, passionnante, et embarque avec elle des questions morales, religieuses, philosophiques. Freud lui-même, dont la préface n'est certes pas la préface du siècle tant il en fait sa tribune personnelle, eut du mal à s'en remettre et plaça le roman aux côtés d'Oedipe-Roi et de Hamlet dans l'étude du meurtre du père comme point de départ d'un mal sourd et inaliénable qui ronge les fondations de la civilisation. Le mythique chapitre du "Grand Inquisiteur" - l'un des plus incroyables chapitres de toute la littérature universelle - pourrait justifier à lui seul la lecture de ce livre resté indispensable à travers les âges, quand bien même les doutes et les orages qui le traversent passeraient pour terriblement ringards aux yeux de notre époque évidée.
S'il y eut un seul livre au monde où Bien et Mal se donnèrent rendez-vous pour livrer le combat final avant l'Apocalypse ou le Paradis, ce fut assurément celui-là.