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TROISIEME OPUS DE CLAUDE CHABROL : TOUT Y EST DEJA., 16 août 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Double Tour [Import USA Zone 1] (DVD)
Par principe, un Chabrol ne se refuse pas. Un Chabrol des premières années encore moins. C'est le cas de A DOUBLE TOUR, troisième réalisation du cinéaste, tourné en 1959. Tout Chabrol se trouve déjà dans ce film : la province, les bourgeois, la famille, les perversions, le meurtre, le sexe, et ... Hitchcock.
Et comme d'habitude, l'intrigue en elle-même est très secondaire : les Marcoux, bourgeois richement installés, ne se supportent plus depuis des années, mais la bienséance interdit de trop le montrer. Lorsque que monsieur prend la nouvelle voisine comme maîtresse, le vernis commence à craquer. Et lorsque cette voisine amène avec elle Laszlo, électron libre, provocateur, qui séduit la fille de la famille, l'implosion est proche...
Il faut une bonne heure à Chabrol pour installer ses personnages, leur donner corps. Mais bien davantage que d'identifier un meurtrier, c'est bien l'étude de ses personnages qui passionne le metteur en scène. Sa caméra ne rate rien des petits gestes, des soupirs, des regards. Chabrol oppose bien sûr cette famille engoncée dans des principes moraux d'un autre âge, au comportement outrancier de Laszlo, qui dynamite à chaque réplique les codes de vie des Marcoux, et engage le père à vivre sa passion au grand jour. Laszlo est joué par Jean Paul Belmondo. Il est prodigieux. Quelques mois avant A BOUT DE SOUFFLE, il affiche un naturel et une insolence rarement atteinte. Face à lui, Madeleine Robinson (Mme Marcoux), tailleur cintré sombre, chapeau à voilette, qui tentera de se défaire du parasite Laszlo qui menace son univers et sa réputation. Elle est magnifique. Et vénérée par son fils, grand dadais un peu mou, désireux lui aussi de garder les apparences sauves, et visiblement déchiré par des penchants inavouables... Avec des profils pareils, Chabrol se délecte ! Le reste de la distribution est sans doute un ton en dessous, à l'exception de Bernadette Lafont, la domestique, délurée, sensuelle, libre, comme dans cette remarquable scène où elle aguiche le jardinier en petite tenue, du haut de sa fenêtre. L'ensemble est remarquablement mis en scène, et découpé. Le travelling arrière de Chabrol sur les reins de son actrice... oh bon sang !
La mise en scène est à la fois précise, presque sophistiquée dans la composition des cadres, des mouvements de caméra, et un peu brouillonne. Chabrol, désireux de rendre hommage à son maître Hitchcock, nous distille des plans remarquables de suggestions, découpe et utilise toutes les possibilités de ses décors. La photographie couleur est très belle, réglée par Henri Decaë, qui travailla aussi avec Melville, Malle, Truffaut, Clément... et Sydney Pollack. Mais parfois Chabrol se perd un peu. Elève trop appliqué, pas assez naturel, perdant le fil de son histoire. Autant l'annonce de la mort de la jeune voisine pendant un repas est fabuleuse, faite de travellings ascendants et descendants sur fond de carrelage noir et blanc, découpage minutieux (qu'il faudrait décrypter au ralenti) autant la superposition des points de vue de certaines scènes peut surprendre. Pourquoi donc ces retours en arrière qui n'en sont pas vraiment, sorte de kaléidoscope qui brouille la dimension temporelle, alors que le scénario n'avait nul besoin de cette figure de style ? On a parfois l'impression que Chabrol a mis dans un seul film, tout ce qu'il savait faire, tout ce qu'un bon metteur en scène se doit de faire. On lui pardonnera volontiers ces petites prétentions de jeunesse... Quant à l'intrigue criminelle, elle est comme à l'accoutumée légèrement bâclée, Belmondo en détective amateur dénichera tout de même le coupable.
Voici un Chabrol moins connu que LES COUSINS, LE BEAU SERGE, LES BONNES FEMMES, non exempt de petits défauts, ou de baisse de régime. Mais encore une fois, l'ingéniosité de la réalisation, le regard acéré de l'auteur sur ces créatures, et surtout, la prestation Belmondo/Robinson, ne peuvent laisser indifférent.
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