Aero-Draw à Mach 3. Joe Perry et Steve Tyler au zénith, avant le crash
"Rocks" était l'aboutissement d'un tryptique commencé avec "Get your wings" et -ô combien- déjà achevé avec "Toys in the attic". Carrière fulgurante en 3 ans. Si elle s'était arrêtée là, par un quelconque coup tordu du Destin, ce groupe de 5 individualités (toutes musicalement remarquables) serait rentré dans le panthéon fermé des mythes. Mais le gang de Boston était trop issu du ruisseau pour ne pas remettre en question cette gloire acquise à la force des poignets de Joe Perry, Brad Whitford, Tom Hamilton d'une part et à la gouaille sortie de la bouche de Steven Tyler d'autre part.
Les 70's voyaient la côte Est pleine de crasse industrieuse avec Lou Reed, Television et Patti Smith prendre sa revanche sur les 60's californiennes et ensoleillées (Beach Boys, Airplane, Dead). Le moteur de la révolte se couplait surtout avec le rock de Detroit, capitale mondiale de l'automobile. Songez à Bob Seger, le J. Geils de Peter Wolf et surtout le M.C 5 de Fred Smith et Rob Tyner !
Aerosmith avait beau être considéré comme l'équivalent des Rolling Stones américains, il n'allaient pas en rester là... "Rocks", leur album noir visitait notre inconscient individuel de la cave au grenier (dans lequel, souvenez-vous, on y trouvait des rats). "Draw the line" en revanche s'élève avec puissance hors du temps et, si musicalement il demeure irréprochable, il ne jure pas du tout avec la vague punk qui nous explose les cheveux depuis l'été précédent (nous sommes en 1977, rappelons-le). Clin d'oeil explicite : la pochette immaculée en carton brut nous dévoile la caricature de nos 5 gars. Cet album est pourtant loin de l'auto-parodie. Il ouvre avec "Draw the line" et "I wanna know why" tout en retenues syncopées. L'interminable "Critical mass" ralentit légèrement l'allure mais c'est pour mieux déguster le paysage. Assis comme on est dans cette décapotable aux dents longues, "Get it up" force le trait, histoire de bien se souvenir de la pochette. C'est alors que, surgi de nulle part, "Bright light fright" fait crisser les jantes dans un appel au secours définitif : la face A se termine !
Aerosmith s'est rappelé à notre bon souvenir. Le combo de Boston est bien décidé à se défendre bec et ongles. Les riffs de Perry griffent et les cordes vocales de Tyler sont tendues, prêtes à vous arracher les oreilles si vous vous approchez d'un peu trop près. Vous n'êtes pourtant pas au bout de vos surprises ! Ces gens-là ont écouté attentivement "Presence", sorti en même temps que "Rocks". Comme nous, ils ont constaté que le Zep' de '76 ouvrait et clôturait avec deux titres qui pousseront le drame jusqu'au paroxysme, comme ne le feront désormais jamais plus Page et Plant. Mais Perry et Tyler n'ont pas le temps de s'éterniser 10 minutes sur un titre, encore moins sur deux. Ils ramassent donc tout en un seul et, en moins de 5 minutes, ils tissent avec intensité le somptueux "Kings and queens [and guillotine]". Ce fleuron de leur florilège ne leur appartient déjà plus, c'est une nouvelle étoile qui scintille sur l'étendard du Rock qui décidera d'annoblir le Chevalier Aerosmith. Ce morceau d'anthologie se retouve sur "Pandora's box", mais dans une autre version, moins prenante, dommage. Vous avez donc ici tout pour laisser défiler une page glorieuse de l'histoire du Rock. Libre à vous, dans votre perversion coutumière, d'imaginer que le revers de cette médaille n'est autre que le "God save the Queen" des Pistols...
Sur cette lancée, "The hands that feed" n'en est pour autant pas pâlichon. Perry y riffe de plus en plus belle et Tyler, soutenu par une rythmique qui irait jusqu'à faire rougir la paire Glover-Paice, braille à tout va entre les soli de son compère dont les mains nourrissent la trame jusqu'à la fin de l'album dont vous n'aurez qu'une envie : le ré-écouter tant et plus.
"Rocks" et ses complices précédents étaient d'une homogénéité remarquable. "Draw the line" fonctionne sur la multiplicité du tempo et l'approche en piqué de la crise cardiaque. L'intensité des 9 titres ne nous laisse pas présager de la fin qui les guette. Même si Aerosmith ressuscitera dans la douleur avant de connaître une nouvelle carrière, force est de constater que "Draw the line" est leur chant du cygne. Il arrive à point cependant pour faire de la discographie d'Aerosmith un 5 majeur, d'une qualité que seules les 70's ont été capables de nous offrir...