Charlie Haden a créé son orchestre 'révolutionnaire' en 1968, quand le mot et l'idée étaient à l'ordre du jour. Le résultat, mélange de composition architecturée et de liberté instrumentale, est un disque qu'on peut à bon droit qualifier d'historique :
Liberation Music Orchestra. Il a souhaité garder le cap au fil des décennies, quand bien même les idéologies sous-tendant son projet à la fin des années 60 auraient pris du plomb dans l'aile, et l'action révolutionnaire qu'il prônait (plus ou moins) à l'époque se serait muée en un réformisme bon teint. Cet orchestre, il l'a depuis reformé une ou deux fois par décennie, avec un centre immuable (Carla Bley aux arrangements, et le plus souvent au piano, et presque toujours Paul Motian à la batterie) et des musiciens qui pour certains ont participé à l'aventure plusieurs fois, pour d'autres une seule fois.
A chaque fois que Haden a sollicité Carla Bley et reformé l'orchestre, l'objet était avant tout de s'insurger. Pour le 2ème disque,
The Ballad Of The Fallen, on peut se référer au très éclairant commentaire de Dale Cooper, qui revient sur les circonstances du début des années 80. Pour le 3ème, Dream Keeper, les interventions américaines en Amérique du Sud sont encore au coeur des préoccupations de Haden, mais il se tourne également vers l'Afrique du Sud, encore sous le joug de l'Apartheid à la fin des années 80. Le 4ème et dernier en date vise essentiellement la période du post-11 septembre et la guerre en Irak, le titre de l'album ne laissant aucun doute sur la volonté de ne pas être assimilé à un gouvernement se prévalant de la sécurité de son peuple pour aller guerroyer avec d'autres visées :
Not In Our Name (voir mon commentaire).
Est-ce à dire qu'il s'agirait là de "protest music" comme il y a eu une toute une tradition de "protest songs"? Pas vraiment. Cela est avant tout dû à deux facteurs : 1) le choix méticuleux des thèmes, souvent des chants (révolutionnaires ou de combat, mais aussi des compositions adoptant des schémas traditionnels) qui sont autant de très belles mélodies 2) Carla Bley, aux arrangements, ne pense qu'en musicienne et subordonne la portée politique, si tant est qu'on puisse décider ce qu'elle peut être en musique, à la structuration musicale.
Dream Keeper, enregistré en 1990, après que l'orchestre avait tourné avec ce répertoire (cf.
The Montreal Tapes - inclus dans le coffret
The Montreal Tapes, mais aussi le dvd
Charlie Haden and the Liberation Music Orchestra - Live in Montreal (Montreal Jazz Festival) [Import USA Zone 1]), porte un titre qui vient du très beau recueil de poèmes de Langston Hughes :
The Dream Keeper and Other Poems.
Carla Bley a donc arrangé des thèmes venant de ou inspirés par des traditionnels sud-américains. C'est le cas des deux plus beaux thèmes de l'album à mon sens : Rabo de Nube de Silvio Rodriguez (repris plus tard par Charles Lloyd dans son album éponyme) et le Sandino de Haden, assurément une de ses plus belles compositions. Mais a aussi arrangé le si fameux hymne de l'ANC sud-africain, devenu un des grands classiques du chant de combat : Nkosi Sikelel'i Afrika. Dream Keeper, le premier morceau (17'), entrelace des traditionnels du Salvador ou du Venezuela, un hymne de la guerre civile espagnole, et une composition en plusieurs parties de Carla Bley faisant intervenir un choeur. Le choeur est plus présent dans le dernier morceau, Spiritual, composition des plus agréables, efficace et entraînante - on sent que c'est là l'effet recherché en fin d'album, pour aller vers la lumière et la résistance joyeuse - mais qui ne convainc pas complètement.
Comme dans tous les albums du Liberation Music Orchestra, il y a quelques problèmes : justesse de certains instrumentistes (ici, Tom Harrell, trompettiste attachant mais qui n'est pas connu pour sa grande justesse en règle générale, et là peut-être encore un peu moins qu'ailleurs) ou des ensembles (problème déjà noté par Dale Cooper pour The Ballad of the Fallen), quelques facilités ici ou là (le piano de Amina Claudine Meyers, qui fait regretter que Carla Bley n'ait pour une fois pas voulu tenir le clavier). Les choeurs, sans être franchement déplacés ou envahissants, auraient aussi bien pu ne pas être là.
Mais on peut aussi choisir d'insister avant tout sur les grandes forces de cet album. Son côté composite, loin de le desservir, le rend particulièrement séduisant. L'encadrement de Nkosi Sikelel'i Afrika (et sa partie de saxophone plus free) par les deux thèmes sud-américanisants (structurés de façon beaucoup plus serrée) est à mon sens une excellente idée, ces trois thèmes constituant le coeur de l'album. Quant aux instrumentistes, ils se mélangent à merveille, qu'il s'agisse de la 'vieille' garde (Haden et Motian, évidemment, mais aussi Dewey Redman au sax ténor et Mick Goodrick à la guitare) ou des nouveaux venus (rien moins que Joe Lovano et Branford Marsalis pour les deux autres ténors). On notera également la présence de l'excellente Sharon Freeman au cor, et du trop rare (et désormais regretté) Ken McIntyre au sax alto. Le soliste le plus présent - choix heureux - est Dewey Redman, et la façon dont son son inimitable se mêle à celui de Branford Marsalis dans Rabo de Nube constitue à coup sûr un des beaux moments de l'album, sans parler de sa plus longue partie dans Nkosi Sikelel'i Afrika. Pour finir, notons à quel point l'accompagnement cristallin de Paul Motian est pour beaucoup dans la réussite de certains passages et de certains titres dans leur entier (toujours Rabo de Nube et Sandino). Ne jamais rater une occasion de saluer l'ami Paul, qui montrait ici une nouvelle fois quel pilier indispensable il était pour beaucoup, et singulièrement pour ses comparses Charlie Haden et Carla Bley.
Dernier point pour ceux qui ne téléchargent pas : sur ce site, cet album se trouve à trois pages différentes ; outre celle-ci (
Dream Keeper), il y a aussi
Dream Keeper et
Dream Keeper. Sur les sites anglophones d'Amazon, il arrive qu'on le trouve à des prix un peu plus concurrentiels : n'hésitez pas à aller y voir si vous souhaitez vous procurer le CD. Précisons que le livret comporte des notes assez intéressantes sur les thèmes utilisés, ainsi que les textes de certains des chants.
La note à attribuer serait plutôt 4 étoiles. L'attachement que j'ai pour cet album, faiblesses comprises, et ses trois morceaux centraux fait que je la porte à 4,5.