La lumière ne se faisant que sur les tombes, il faut croire que le temps était venu pour Sparklehorse d'entrer dans la légende. Dreamt for Light Years ne détonera pas dans le parcours brillant et exemplaire de Sparklehorse, groupe porté par un seul homme, Mark Linkous, musicien surdoué parti dernièrement vers l'océan du grand silence. Complètement habitée par la voix sublime de Mark, chaque composition de cet opus ne rate jamais sa cible, tout comme le coup de revolver ne rata pas la sienne, elle touche à chaque fois en plein coeur. Inspiré et envoutant comme tout ce qu'a fait Linkous durant sa vie brève et torturée, cet album fait partie de ceux sur lesquels la beauté et le génie sont tellement évidents qu'il faudrait être aveugle, ou sourd, pour ne point les voir.
Celui-ci est le dernier album officiel de sParklehorse, en attendant que le fantastique Dark Night of the Soul prenne son envol et se libère des chaînes des intérêts financiers et autres brouilles entre maisons de disques - ce qui aux dires de Danger Mouse ne devrait pas tarder - ou que Parlophone sorte un opus posthume puisqu'il parait que Mark a laissé derrière lui plusieurs chansons inédites. Variés et taillés dans la déprime, les morceaux de Dreamt for Light Years sont des joyaux, des pierres peaufinées avec une patience extrême, des diamants décoffrés taillés par la main d'un orfèvre.
Ouvrant le bal avec un Don't Take My Sunshine Away rappelant le morceau It's A Wonderful Life, Linkous porte une simple chanson pop vers des sommets dont lui seul avait le secret, notamment avec ces ponts musicaux dissonants et fabuleux qui sont souvent sa marque de fabrique. Getting in Wrong vous descend vers les marécages, dans les limbes, avant que Shade & Honey vous remonte comme de l'hélium. Là encore la construction est simple et pourtant unique, rare et saisissante, les morceaux sont ordonnés de façon experte et portent tous la marque évidente du talent et de la sincérité. Défilé de ballades lentes mais toujours teintées d'une mélancolie sous-jacente ou carrément assumée, et on s'achemine vers Ghost in the Sky, morceau énervé dans le plus pur style de Sparkle, dans le genre de Pig, quand il joue sur le même terrain que les Pixies ou Sonic Youth, en dépassant presque les maîtres.
Beau et triste à la fois, le kaléidoscope de Linkous balance ses fantômes et ses spectres plus ou moins inquiétants au fond de nos têtes, au milieu de multiples sons pris à la nature, tout droit sortis des parties les plus sombres de cette dernière, les bois et les forêts, les champs à la tombée de la nuit. Ils chantent les mélopées et la poésie champêtre et sombre de Linkous, déversent leur cortège d'animaux et d'ombres. Mountains sort la tête de l'eau, et les arrangements de cordes somptueux portent la voix de Mark vers le soleil cette fois, un soleil voilé et grisâtre. Morning Hollow comme son titre hésite entre l'éveil et la résignation, la contemplation de la tristesse ambiante, trop forte, trop présente, tout le morceau sonne comme un abandon. On repart avec It's not So Hard, mais tout de suite c'est Knives of Summertime qui remet une claque. Le dernier morceau a une émotion incommunicable, instrumental aux couleurs désespérées, déclinant toute la palette des gris par touches diaphanes.
Dreamt for Light Years in the Belly of A Mountain n'est pas le meilleur album de Sparklehorse. Il est simplement d'une qualité telle qu'il reste dans le ton et au niveau d'exigence de Vivadixie, le premier, qui contenait déjà tout. A ranger avec les autres disques du groupe, dans le coffret à bijoux plutôt que sur les étagères, cet album sonne étrangement dans le silence dans lequel Mark nous a laissés. C'est - de mon humble avis - l'un des plus grands songwriters de notre époque qui nous a quittés, et une immense perte pour la musique inspirée et passionnée dont il reste heureusement quelques représentants. Repose en paix Mark, et merci pour tout.