Le titre de mon commentaire est réducteur tant l'ouvrage écrit par le philosophe Leo Strauss (1899 - 1973) est riche, élégant, fin, profond. Combien de fois ai-je lu et relu des passages entiers pour saisir la subtilité du propos, la force didactique de la démonstration, la nuance de la référence philosophique ? Combien de stations de métro ai-je raté. Mes temps de déplacement ont été multipliés par trois, étant un lecteur itinérant (je lis beaucoup en marchant, crayon dans l'autre main pour les annotations). Je remercie très sincèrement le Professeur Claude Rochet (alias Jules Théophraste sur Amazon), grand admirateur de ce philosophe, de m'avoir aussi bien guidé dans le choix de cet ouvrage précieux.
Rappelant dès l'introduction la force et l'élévation de la Déclaration d'Indépendance (de la Nation américaine) :
"Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes ces vérités, que tous les hommes naissent égaux, qu'ils ont été investis par leur Créateur de certains Droits inaliénables parmi lesquels sont les droits à la Vie, la Liberté et la recherche du Bonheur", Leo Strauss va s'attacher à dégager les lignes de force de notre compréhension de ce qu'est la substance du "droit naturel". Car le bien commun est une source fondatrice de la légitimité des décisions (Claude Rochet).
Les dangers de le méconnaître sont avérés, car ils conduisent au pire et leur actualité est criante, s'adressant aux libéraux :
"Si nos principes n'ont d'autre fondement que notre préférence aveugle, rien n'est défendu de ce que l'audace de l'homme le poussera à faire. L'abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme; bien plus, il s'identifie au nihilisme". (p.16)
L'auteur poursuit :
"Cela n'empêche pas nos généreux libéraux de considérer cet abandon non seulement avec placidité mais même avec soulagement. Ils semblent croire que notre incapacité à acquérir une connaissance authentique de ce qui est en soi bon ou juste nous oblige à tolérer toutes les opinions sur ce qui est bon ou juste, ou à tenir pour également respectables toutes les préférences ou toutes les "civilisations". Seule une tolérance absolue est conforme à la raison. Mais ceci nous amène à admettre un droit rationnel ou naturel de toute préférence qui tolère les autres ou, si nous nous exprimons par la négative, à admettre le droit rationnel ou naturel de rejeter ou de condamner toutes positions intolérantes ou "absolutistes" : les condamner, car elles s'appuient sur des prémisses dont on peut démontrer la fausseté, à savoir le fait que les hommes sont capables de connaître ce qui est bon". (p.17)
Continuons :
"Lorsque les libéraux vinrent à supporter difficilement la limitation absolue de la diversité ou de l'individualité qu'avaient posée les interprètes même les plus libéraux du droit naturel, ils eurent à choisir entre le droit naturel et l'épanouissement sans frein de l'individu. Ils optèrent pour la seconde solution. A ce point, la tolérance apparut comme une valeur ou un idéal entre mille, et non comme une valeur intrinsèquement supérieure à son contraire. Autrement dit, l'intolérance apparut comme une valeur égale en dignité à la tolérance. (...)"
A apprendre par coeur :
"Le relativisme libéral est enraciné dans la tradition de tolérance du droit naturel, ou dans l'idée que n'importe qui a le droit naturel de rechercher le bonheur tel qu'il l'entend; mais pris en lui-même, il est un séminaire d'intolérance."
Leo Strauss nous conduit de l'Antiquité, par une rare connaissance profonde des philosophes grecs (Socrate, Platon, Aristote,...) et latins (Cicéron notamment) dont l'enseignement est renforcé par Saint Thomas d'Aquin, aux philosophes des Lumières (Hobbes, Locke, Rousseau), qui vont, dans leurs référents hédonistes, pervertir la notion dégagée par les philosophes de l'Antiquité, du droit naturel.
"Socrate (...) sous- entendait que la "mise en doute universelle" de toutes les opinions nous conduirait non pas au coeur de la vérité mais dans le vide. Philosopher, c'est donc parvenir du monde de l'opinion [parcelle souillée d'une vérité pure] à celui de la connaissance ou de la vérité, en s'aidant des opinions". (p.118)
C'est ainsi "qu'il devient possible de comprendre pourquoi la diversité des opinions sur le droit ou la justice n'est pas seulement compatible avec l'existence du droit naturel ou l'idée de justice mais devient une de ses conditions." (p.119)
En conclusion, sur Burke, dénonçant radicalement la genèse des sociétés totalitaires héritées des Lumières, "l'ordre social ou politique sain ne devait pas être "formé selon un plan régulier ou avec une unité de projet", parce que des façons d'agir aussi "systématiques", une telle "présomption de la sagesse des inventions humaines" serait incompatible avec le plus haut degré possible de "liberté personnelle" : l'Etat doit rechercher "la plus grande diversité des fins" et doit aussi peu que possible "sacrifier l'une de ces fins à l'autre ou au tout" (...) C'est pour cette raison que la genèse de l'ordre social sain doit être aussi proche qu'il se peut d'un processus naturel imperceptible : le naturel est l'individuel, et l'universel est une création de l'entendement. Le caractère naturel et le libre épanouissement de l'individualité sont une seule et même chose. Par suite, le libre développement de l'individu, loin de conduire au chaos, est à l'origine du meilleur ordre, un ordre qui n'est pas seulement compatible avec "une irrégularité dans la masse totale", mais qui la requiert. Il y a de la beauté dans l'irrégularité : "la méthode et l'exactitude, l'âme de la proportion, sont plus préjudiciables que profitables à la cause de la beauté". (p.279)