En 325 pages très denses, Françoise Kourilsky réussit le tour de force d'expliquer de manière accessible ce qu'est l'approche systémique, en quoi c'est un formidable outil pour analyser et comprendre les mécanismes du changement humain, pour quelle raison ce cadre théorique est particulièrement adapté pour comprendre le monde d'aujourd'hui et de demain et comment il peut être utilisé. Se faisant, dans un style simple et accessible, elle nous emmène à la rencontre de quelques unes des principales figures de l'Ecole de Palo Alto (Paul Watzlawick, Milton Erikson) et expose les principaux concepts de ce courant.
Après avoir expliqué que la réalité n'est en fait qu'une construction de la pensée et que nous ne voyons pas le monde tel qu'il est mais tel que nous nous le représentons à travers le filtre de nos croyances et de nos expériences, elle s'attache à démontrer que "le changement dans les systèmes humains va s'opérer avant tout par une modification cognitive : les données de la situation problématique restent les mêmes mais vont être réorganisées pour faciliter la résolution du problème posé." Le changement est un processus paradoxal et complexe qui ne peut se comprendre et se conduire que si on passe d'un mode de pensée positiviste à un mode de pensée constructiviste, que si on accepte de sortir du modèle analytique et de la logique disjonctive pour aller vers un modèle systémique (circulaire) et une logique conjonctive - voir à ce sujet "Introduction à la pensée complexe" d'Edgar Morin, que si on envisage le rapport dialectique entre changement et permanence, que si on admet que le changement ne s'impose pas mais résulte d'un apprentissage ou l'implique.
Françoise Kourilsky bouscule les idées reçues et les schémas habituels de pensée et fait preuve d'une agilité intellectuelle et de qualités de communication et d'entrée en relation remarquables. Elle n'hésite pas à faire des ponts avec les philosophies orientales, le zen en particulier ou à prôner une nouvelle éthique des rapports humains qu'elle résume par ces mots : "La reconnaissance de l'autre est sagesse, la connaissance de l'autre est illusoire". On peut imaginer que si ces principes, dans leur grande simplicité, étaient plus largement compris et appliqués dans la famille, la société, les entreprises, l'économie, la politique, bien des choses seraient radicalement différentes. Seulement voilà, les choses ne se passent pas tout à fait comme cela.
La vision proposée, incontestablement originale, se veut résolument optimiste, pragmatique et soucieuse dans certaines de ses applications - les thérapies brèves en particulier - d'efficacité rapide, à l'image de la culture américaine où elle est née. Si elle s'inscrit dans une démarche constructive, dynamique et positive plutôt réjouissante, on peut toutefois regretter que l'auteur estime totalement sans intérêt de se questionner sur le "pourquoi" préférant le "comment", et qu'elle estime inutile de se demander pour quelle raison les individus ont tant de mal à comprendre et mettre en application les principes d'ouverture, d'écoute et d'échange et d'inter-relation qu'elle décrit ? Peut-être alors peut-on s'interroger sur le bien fondé de sa critique virulente de la psychanalyse (Troisième partie, chapitre 9). En effet, la théorie psychanalytique n'a-t-elle pas de son côté proposé une explication du fonctionnement humain qui apporte un début de réponse à ce constat ? Le risque avec l'approche que l'auteur nous présente est peut-être de tomber dans l'angélisme, la naïveté de croire que tous les êtres sont profondément "bons" et remplis de ressources et de potentiels inexploités qui ne demandent qu'à s'épanouir au contact de leurs semblables ; et alors, de nier l'existence du "mal", de forces destructives, de la pulsion de mort (Thanatos) qui habitent aussi l'humain et que justement la psychanalyse à tenter d'expliquer.