Que peut dire un proustien néophyte d'un tel monument, sinon tenter de transmettre ses encouragements à celui qui hésite encore à se jeter à l'eau ?
Bien utile est la passionnante préface d'Antoine Compagnon à cette édition. Y est exposée l'ambition de Proust à offrir la démonstration, prévue initialement en un seul volume, « Contre Sainte-Beuve », de la supériorité du sensible sur le raisonné, la prépondérance du moi inconscient sur le moi volontaire (comme quoi les théories freudiennes étaient bien de leur temps!). En nous exposant l'histoire du projet avec ses hésitations, ajouts, découpages, et le procédé tardivement découvert qui donnera à l'ensemble de la Recherche une architecture chronologique cohérente et une unité a posteriori (le narrateur se souvient s'être souvenu), en plus de justifier l'exposé de ses ressentis et réflexions sur la mémoire et ses réminiscences, nous rappelle les difficultés et rebuffades à la publication d'un texte devenu colossal : cette introduction est une bonne mise en bouche, préalable à un banquet réputé indigeste.
Sa genèse et sa justification ainsi posées, on peut attaquer tranquillement, posément, grain par grain, cette redoutable montagne de caviar, fabuleux incipit d'un énorme roman sans intrigue qui nous familiarise peu à peu avec un style célèbre et redouté. Alternance de phrases courtes et interminables qu'on aura plaisir à reprendre aussitôt comme on réécoute une mélodie complexe, formulations virtuoses : c'est une pièce de joaillerie dont on parcourt les détails à la loupe, aidé par ces célèbres métaphores inventives, poétiques jusqu'à la mièvrerie.
Le décor de Combray lentement planté, les personnages qui l'habitent et leurs comportements disséqués sans concessions et le lecteur ainsi échauffé et apprivoisé, arrive la récompense de la seconde partie: la description d'une passion amoureuse. L'analyse du phénomène, de sa naissance improbable à son étiolement en passant par un crescendo admirablement décortiqué ; l'acuité de l'étude des personnalités et caractères des protagonistes et de leur entourage mondain, si bien initiée au début du volume ; la description des ressentis les plus intimes, sentimentaux comme artistiques (un tantinet démonstratifs et délicieusement surannés) ; le décryptage du transport par la musique « langage de l'indicible », le tout en aller-retours, en champ et contre-champ ; la description des inconstances, lâchetés, reniements, dénis, retournements sentimentaux : c'est époustouflant. Tout est dit, et comment ! A n'en plus oser tenter d'aligner le moindre mot et à en juger définitivement inutile toute autre lecture, si ce n'est la suite !