CHRONIQUE DE HERVE PICART MAGAZINE BEST AVRIL 1980 N°141 Page 81
12° Album 1980 33T Réf : Charisma 18273
Gare aux petits innocents qui vont aborder ce douzième album de Genesis en pensant renouer, comme il se doit, avec les romances acidulées de « And then there were three » et les légendaires petits contes Rock'n'rolliens. Ceux là risquent d'avoir un fameux choc, ils s'imaginent en effet retrouver Genesis tel qu'ils l'ont laissé en 1978, mais le temps a passé, et le temps d'un groupe s'écoule encore plus vite que le vôtre. C'est à la découverte d'un autre Genesis qu'il faut donc se préparer en déballant « Duke ».
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« Duke » album de la renaissance, est sans nul doute le plus violent, le plus impétueux, le plus rageur que Genesis ait fait, et seul le noir et blanc « The lamb lies down on Broadway » peut soutenir une comparaison d'intensité avec les clairs obscurs tranchants de « Duke ».
Tony Smith, le bienheureux manager du groupe, déclarait récemment : (Il est temps pour genesis de renoncer aux mièvreries du genre de « Many too many » ou « Follow you follow me » pour revenir à quelque chose comme « The lamb lies down on Broadway » !), il ne fallait pas prendre cette sortie pour une lubie de manager, mais bien pour un avertissement , un avant-goût de ce qu'allait être le nouveau Genesis. Le douzième heurt du groupe allait déplacer pas mal d'air. Ce qu'il fait effectivement. La majorité des morceaux qui composent « Duke » sont en effet marqués par une hargne que l'on n'aurait pas soupçonnée chez Genesis.
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On filtre presque avec le hard rock dans des pièces aussi sauvagement assénées que « Behind the lines », « Man of our times", «Misunderstanding», « Turn it on again », « Cul-de-sac », « Duke's travels » et « Duke's end ». Seules quelques romances intercalées permettent de reprendre son souffle. On se croirait revenu au plus beau temps des rages urbaines de Broadway. Que s'est-il donc passé ? Michael Rutherford, lors de l'interview que vous avez pu lire le mois dernier, le laisse assez clairement entendre. Tout d'abord, cet album coïncide avec une véritable renaissance du groupe en tant que communauté. Tous les morceaux les plus marquants sont en fait signés « Banks/Collins/Rutherford » alors que « And then there there were three » avait été réalisé de façon plus éparpillée, chacun amenant des compositions personnelles très élaborées.
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Le corps de l'album résulte en fait de ces heures passées chez Phil Collins ou le trio a réappris à jouer ensemble, a retrouver l'exaltation du jeu collectif, et a donc été entrainé naturellement a produire le genre de musique qui installe le mieux un plaisir collectif ; une musique très rythmée. Revenant à la vie, Genesis a mis l'accent sur tout ce qui est pulsation, battement vital, ce qui explique le punch incroyable de l'album. Mais énergie n'est pas violence, or il y a de la violence dans « Duke » et cela est nouveau.
Sur ce dernier point, la crise sentimentale et familiale qu'a traversée Phil Collins explique pas mal de choses. Collins a été si affecté qu'il faillit quitter le groupe. Ses deux complices lui ont laissé le temps de respirer, de se reprendre, mais la blessure reçue est toujours vive en lui, et Phil déverse sa gangrène dans la musique de Genesis. Jamais il n'avait violenté à ce point sa batterie, jamais il n'avait cogné d'une façon si âpre. Lui qui pratiquait des rythmes très coulés a totalement radicalisé son beat.
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Il préfère agir par saccades traumatisantes, et ses coups de boutoir sont aussi martyrisants que des riffs de Ted Nugent (écoutez « Man of our times » si vous en doutez : chaque coup est un poignard). Dans les deux chansons qu'il a écrites personnellement comme ses deux complices d'ailleurs, le disque comportant deux chansons personnelles de chaque individu par opposition savante aux cinq brûlots collectifs qui forment l'ossature de « Duke ». Le parolier est aussi désespéré que le batteur est agressif. Et cette violence obscure semble avoir été contagieuse, car Rutherford n'est pas plus gai avec son « Alone Tonight » et Banks cultive l'angoisse dans son exaspère « Cul-de-sac ». En fait, l'on est loin du Genesis de la douce fantasy, des légendes enluminées, des pastels.
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Un voile d'encre s'est posé sur lui, et sa musique est soudain devenue plus profonde, plus vibrante, plus tenace aussi. L'année de silence n'a pas dû être de tout repos mental pour ce groupe jusque la toujours en action de par le monde. « Duke » par sa musique, par ses paroles grises, fait tout à fait penser au clair-obscur poignant de la pochette de « The Lamb » point de référence absolu pour ce disque. Curieusement, Michael le comparait plutôt à « A trick of the tail » mais sans doute évoquait il la structure. En effet, le groupe a finalement opté pour le partage de la grande suite qui devait occuper la moitié de l'album, et la première partie en a été placé au début, tandis que la seconde clôt l'album dans une apothéose de violence baroque tout à fait époustouflante. Ce qui rappelle évidemment la disposition de « Dance on a volcano » et « Los Endos » sur « Trick of the tail ». Ce prologue et cet épilogue sont d'ailleurs en majorité instrumentaux, avec même sur « Duchess » un recours, inhabituel chez Genesis, à une boite à rythme électronique qui nous replace en plein dans les perspectives de travail de Peter Gabriel et des nouveaux électroniciens britanniques. De ce fait, tous les autres morceaux sont condensés autour d'un vocal, avec le moins possible de solos et, par contre, une abondance de trouvailles dans les mélodies qui donne à ces pièces une incroyable densité sur peu d'espace.
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La teneur essentielle de ces morceaux est, répétons-le, une furieuse énergie, tant sur les compositions collectives qu'individuelles. Seuls sont plus « habituels » « Guide vocal » (dialogue placide entre le piano et la voix de Collins, une voix en pleine mutation, de plus en plus voilée et rageuse, se rapprochant de Gabriel ou de Roger Chapman). »Heathaze» (un morceau typiquement « Banksien » dans la lignée de « Burning rope »).
« Alone Tonight » (tendre désespoir finement ciselé par Rutherford) et le désespérant « Please don't ask »
(où Phil Collins est tout simplement déchirant). Tout le reste est furie et crépitements, mais avec évidemment toujours cette classe mélodique que Genesis ne perdra jamais. On le voit, l'on est très loin de « And then there were three ». La pause a réellement stimulé Genesis au-delà de toute espérance, et c'est un groupe éblouissant d'énergie pure que l'on trouve dans « Duke ».
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Voilà qui promet pour les prochains concerts qui, malheureusement, ne seront pas offerts cette année aux petits français. Mais les-dits Français vont pouvoir toutefois s'éclater en chambre avec un album aussi percutant. A n'en pas douter, « Duke » est l'un des disques les plus forts, à tous points de vue, que Genesis nous ait jamais offert.