Après deux albums à la production étoffée et complexe,
Dusk débute de façon totalement inattendue, par le morceau le plus dépouilé jamais enregistré par The The. Matt Johnson, accompagné d’une simple guitare acoustique, y dévoile un texte introspectif qui, en l’espace de deux minutes, donne le « la » d’un disque mélancolique à souhait.
Le moral en berne, Johnson, après cette remarquable entrée en matière, dévoile une à une ses plus magnifiques compositions :
« Slow emotion replay », son inoubliable riff d’harmonica et ses arpèges cristallins signés Johnny Marr ;
« This is the night », à l’atmosphère poisseuse de cabaret nocturne ;
« Lung shadows » et son inquiétante tension sous-jacente ;
« Bluer than midnight » et sa trompette (bleue, justement) de fin de nuit solitaire... Tous les titres de
Dusk mériteraient d’être cités comme exemples d’un songwriting proche de la perfection. Car le songwriting est bien la grande affaire de
Dusk. Bien sûr, le disque partage avec ses prédecesseurs un sens achevé de l’arrangement, d’une précision chirurgicale – le travail effectué sur les textures sonores a d’ailleurs rarement été aussi abouti que sur cet album. Mais ce sont bien les mélodies qui tiennent ici la vedette, alors qu’elles ne servaient que de simple faire-valoir sur
Mind bomb. Dans le même ordre d’idées, les textes, qui décrivaient autrefois avec une rage non dénuée de prétention l’état du monde contemporain, se font dorénavant beaucoup plus personnels (
« Love is stronger than death », poignant hommage au frère du chanteur, décédé brutalement peu avant la première tournée mondiale de The The). Certains d’entre eux sonnent d’ailleurs comme d’authentiques excuses par rapport aux excès du passé : « Tout le monde sait ce qui ne va pas dans le monde / Mais moi, je ne sais même pas ce qui se passe en moi », dit le refrain de
« Slow emotion replay », tandis que le fantastique
« Lonely planet » achève l’album en ces termes : « Si tu ne peux pas changer le monde / Change-toi toi-même / Mais si tu ne peux te changer toi-même / Alors change le monde » - jolie façon d’expliquer, a posteriori, la teneur des textes de
Mind bomb et d’
Infected.
L’oeuvre d’un homme rongé de l’intérieur, et qui se décide enfin à faire la paix avec le monde et avec lui-même :
Dusk, dans toute sa slendeur mélancolique, n’est finalement rien d’autre que cela. Ainsi, accessoirement, que l’un des disques les plus beaux (et les plus sous-estimés) des années 90.
Thibaut Losson - Copyright 2012 Music Story