L’idée paraît aujourd’hui évidente (offrir un voyage dans le Tennessee à la plus grande chanteuse blanche de l’époque), mais
Dusty in Memphis fut certainement vécu, au moment de son enregistrement, comme un quitte ou double aventureux, ou le risque avéré de voir un public facile, et avide de refrains aisément consommables, se détourner d’une entreprise aussi musicale. Car c’est bien la musique qui se trouve au centre de l’aventure : celle, noire, d’un label Atlantic, qui a déjà offert deux chefs d’œuvre absolus à la planète (Ray Charles, et Aretha Franklin), celle, percutante, du vice président de l’entreprise, ce Jerry Wexler (qui aligne déjà sur sa carte de visite de l’époque, entre beaucoup d’autres, Percy Sledge, Wilson Pickett, ou Sam & Dave), celle, enfin, perfectionniste et maniaco-dépressive, d’une petite anglaise qui chante comme personne (en fait, c’est surtout personne qui n’est capable de chanter comme elle).
Et pour la bonne bouche, le guitariste Reggie Young et The Sweet Inspirations viennent rendre une petite visite. Ne pas s’étonner après tout cela que
Dusty in Memphis soit un disque parfait, sensible, et superbement chanté. Et que
« Son Of Preacher Man » (single phare, et chanson refusée quelques mois auparavant par Aretha Franklin, qui se rattrapera en enregistrant finalement le refrain) soit à inscrire de toute urgence au patrimoine mondial de l’humanité.
Un album qui vieillit à l’instar d’un grand bordeaux, et donc à considérer avec respect et dévotion, même s’il ne connut pas au moment de son édition initiale le triomphal succès espéré, et qu’il ne fit que creuser, encore davantage, le gouffre entre une chanteuse passionnée par la soul music, et simultanément contrainte, pour le marché européen, de graver des mélodies parfois indignes d’elle.
Dusty in Memphis intègrera de justesse le Top 100 des charts américains (99
ème), et des singles – outre
« Son Of… », Top Ten hors concours – tout à fait dignes d’intérêt l’accompagneront, tels
« Breakfast in Bed »,
« The Windmills Of Your Mind » (bien évidemment
« Les Moulins de mon cœur » de Michel Legrand), et
« Don’t Forget About Me ».
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story