Peu de chefs ratent Elektra pour des raisons autres que techniques : une fois maître de l'énorme partition, on peut en faire à peu près ce qu'on veut, choisir d'en extirper tel ou tel contrechant, fabriquer tel ou tel effet sans commettre d'attentat stylistique ou esthétique patent. C'est exactement ce qu'il faut à Sinopoli, chef "à effets", qui trouve ici un terrain de jeu idéal car faiblement miné. Ce n'est donc pas la partie orchestrale qui permettra de classer cette Elektra par rapport aux autres, d'autant qu'il existe de nombreuses versions avec les Wiener Philharmoniker. Notons tout de même que le chef installe de vrais climats et qu'il crée, par le jeu conjoint de tempi patients et d'une tension continue, une ambiance idéalement oppressante. Mais, dans cet ouvrage, les défis les plus discriminants sont pour les voix. Tenons-nous une Elektra en la personne d'Alessandra Marc, allemande malgré son pseudonyme, et dont la carrière a fait une aussi spectaculaire queue de poisson que celle de sa contemporaine Cheryl Studer ? La voix est sans doute sonore, pour autant qu'on puisse en juger au disque (elle est d'ailleurs captée de trop près, saturant de temps en temps le micro, et peu intégrée à l'image stéréo, à la surface de laquelle elle semble flotter, et certains sons filés donnent la désagréable impression d'être fabriqués à la console) mais manque de l'indispensable couleur naturellement sombre et corsée, qu'elle tente de compenser en se gonflant artificiellement. Je ne rafolle pas non plus des coups de glotte et autres mugissements qui se nichent partout, y compris là où cela semble le moins nécessaire ("Mir geschenktes Traumbild", etc), ni d'étonnantes prises de souffle ("sie kommt doch aus mir"). La chanteuse s'investit beaucoup, mais ne convainc pas totalement. Hannah Schwarz, en Klytämnestra, ne ménage pas non plus ses effets, au risque d'en faire trop. En revanche, le confortable soprano lyrique de Deborah Voigt trouve en Chrysothemis un emploi naturel. Samuel Ramey est l'Orest qu'on attend, sombre et puissant. Le choix de Jerusalem pour Aegisth me convient parfaitement, les ténors héroïques me semblant apporter au rôle une dimension qui manque avec les ténors de caractère. Ultime détail, "Was bluten muss" est coupé ici comme presque partout. L'un dans l'autre, une version honnête mais qui ne concurrence pas vraiment celles de Solti et Böhm, pour s'en tenir au studio.