Comme d'habitude, JM Coetzee suscite une avalanche de sentiments contradictoires, de questions, de questionnements. Mais en lisant 'Elisabeth Costello', on se sent étrangement près de l'auteur, bien plus près que dans ses écrits autobiographiques. A chaque ensemble d'arguments, on sent un besoin urgent de dialogue avec lui. C'est un livre extrêment polémique, jusqu'à dans sa forme, dans lequel l'auteur nous semble livrer ses convictions profondes, ses 'croyances', au même temps que ses propres doutes à leur propos, sa discussion avec lui-même. Dialogues parfois platoniques (comme pendant le dîner après une conférence mal accueillie de Elisabeth Costello sur les droits des animaux), parfois dialogue de sourds ou kafkaïen(comme d'Elisabeth avec ses 'juges' dans l'au delà de la dernière 'leçon', rappelant aussi la situation des dissidents face au régime de l'apartheid), mais toujours venant du fin fond de l'être. C'est en cela que ce 'roman d'idées' diffère d'un débat philosophique. Les idées sont nourries par des passions. On ne peut pas 'trancher' des passions par la raison, elles ne sont 'raisonables' - dans le sens littéral du mot - que jusqu'à un certain point. Est-ce pour cela que Coetzee a choisi la forme romanesque? Une forme qui, en réalité, bascule tantôt dans l'essai, tantôt dans la fiction, une acrobatie sur la corde raide tout en haut du chapiteau qu'on suit tantôt avec ravissement, tantôt avec angoisse? Coetzee a toujours rué dans les brancards, mais dans ce livre il remet en question son métier, la littérature, et jusqu'à la raison même. A travers un personnage qui ressemble fort à l'auteur (dans quelques années) - écrivain fameuse mais incommodée par les traditions entourant la gloire littéraire (Elisabeth va jusqu'à se comparer au chimpanzé apprivoisé de Kafka qui fait un discours devant des académiciens), récalcitrante au conformisme (elle choisit des sujets inédits pour ses conférences, critique de manière très polémique le roman africain et, à travers elle, Coetzee attaque nommément un romancier vivant, Paul West, chose qui ne se fait jamais dans un roman) - Coetzee semble nous livrer une sorte de testament de rebelle. Pourtant, rien ne dit qu'il a l'intention de dire adieu à la littérature. Mais ce livre semble dire qu'il est arrivé à un carrefour, dans sa carrière littéraire et possiblement également dans sa vie. Coetzee pose les questions philosophiques de la réalité et du réalisme, de la nature de l'être humain et des animaux, de la mort, du sens de la vie et du cliché. Mais aussi du sens de la littérature et des limites de la fiction (qu'Elisabeth caractérise comme de l'imitation assez aliénante - elle peut, par exemple, imiter des croyances mais en tant qu'écrivain elle se défend de toute croyance - ou alors elle se dit la 'secrétaire de l'invisible' ou habitée par d'autres êtres, d'autres voix). A travers cela, Coetzee pose les questions qu'il pose dans tous ses écrits, celles de l'éthique et de l'esthétique. 'Elisabeth Costello' est un livre éminemment éthique. Malgré des doutes, tout au long de la lecture, sur les transgressions formelles (l'auteur, veut-il rompre avec le genre du roman? étendre ses limites? retourner à des formes littéraires anciennes? impulser un genre nouveau?), en fin de compte on se dit heureux que Coetzee ait opté pour la fiction et le dialogue imaginée, interne. Car il parle de sujets que ni lui (apparemment), ni le lecteur voudrait trancher, raisonner jusqu'au bout. Sous peine de devenir fanatique et de basculer irrémédiablement dans le cliché. Mais ce sont des questions de fond que chacun se pose ou devrait se poser. 'Elisabeth Costello' est un livre interpellant, à lire au moins deux fois.