"Emma" raconte l'histoire de de Miss Emma Woodhouse, riche jeune fille en quête d'occupations matrimoniales, non pas pour elle mais pour les autres. Ce goût lui vient d'un orgueil démesuré que l'image d'un couple la glorifiant d'avoir fait leur bonheur flatte beaucoup, ainsi que de l'ennui que cause la vie dans un village aussi inintéressant que Highbury. Elle conjecture ainsi le bonheur de n'importe quelle personne entre dix-sept et quarante ans de manière abusive, son imagination débordante étant son seul véritable guide dans l'affaire. Cette occupation lui procure ainsi un sentiment d'ascendant sur les autres, une superbe et des dons de manipulation qui la rendent aussi détestable que l'a bien voulu Jane Austen, seul véritable chef d'orchestre de ce petit monde.
Car c'est bien un monde que l'auteur nous offre ici : les personnages y sont magnifiquement décrits, engoncés dans leur ridicule ou leur prestance, tous astreints à une règle de conduite si contraignante que Jane Austen semble en faire un peu le fil rouge de tous ses livres. Son verbe est toujours aussi fleuri, et la lire est toujours un régal ; on pourrait le qualifier d'ampoulé, mais il faut se souvenir qu'il a été écrit au début du XIXème siècle, et que le style d'écriture n'était pas aussi libre qu'à notre époque. Juste histoire de remettre les choses à leur place.
Cependant, pourquoi quatre étoiles et pas cinq (on est pas à une près, me direz-vous) ?
Il faut reconnaître qu' "Emma" est un peu longâgne... Faut-il mettre ceci sur le compte de l'inaction du village, dans lequel chaque micro-événement est amplifié au centuple ? On le répète à qui veut bien prêter une oreille polie, on le commente, on donne son avis, on conjecture, etc. Eh bien moi je dis arrrrrggggghhhh !!! D'autant plus que certains personnages identifiés comme radoteurs bougons (Mr Woodhouse) ou terriblement bavards (Mrs Bates) occupent une place non négligeable dans l'histoire et l'espace de parole du roman. Cependant cette lenteur permet à l'auteur de travailler la psychologie et l'évolution de pensée de l'héroïne, qui gagne en cela de la crédibilité et de l'humanité : on ne peux donc que s'incliner et prendre son mal en patience. J'ajouterai à titre personnel que c'est le troisième roman de Miss Austen que je lis, et que je ne les ai jamais dévorés (bien que je les ai tous aimés et que je sois en train de lire "Northanger abbey") ; tous prennnent le temps de caractériser les personnages, bien expliquer la situation, la commenter, etc (faut-il mettre cela sur le compte du goût de l'ordre et de la mesure so british ?). Lecteurs amoureux de grande vitesse s'abstenir.
Il faut aussi reconnaître que si le dénouement heureux ravit, l'héroïne particulièrement à la fin deviendrait presque un modèle de compassion et de regrets sincères, ce qui tranche pas mal avec son ancien caractère ; si le changement est brual mais acceptable, on peut cependant regretter qu'elle tombe dans un romantisme vertueux peu crédible aux yeux de lecteurs moins optimistes que l'auteur. Cependant, c'est là tout le charme de Jane Austen : énormément de romantisme, mais jamais de cucuterie, Dieu merci.
A noter que lorsqu'on a un peu l'habitude de cet univers, on devine dès les premières pagers la fin, absolument prévisible (il y a cependant des rebondissements imprévus!)
Quoi qu'il en soit, je recommende chaudement "Emma" (oui, vu ce que je viens de dire, on pourrait en douter !), qui me semble très original dans l'oeuvre austenienne, et très bien ficelé. A lire et à faire lire !
PS : superbe adaptation de la BBC avec un Mr Knightley très bien interprété par Mark Strong !