Quand on évoque "Sheller en solitaire", live piano-voix enregistré en 1991, on peut parler d'album génial sans galvauder le mot. Dix ans avant la mode du "tout acoustique" que s'appropriera la génération Delerm/Cherhal/Bruni, sortir un tel disque relevait d'une audace inouie, à faire frissonner les majors. Même les Anglo-Saxons n'avaient pas encore exploité le phénomène unplugged qui atteindra son apogée avec les prestations mémorables de Nirvana et de Clapton sur MTV. Quand il publie ce disque (qui lui apportera la reconnaissance du public et du métier), William Sheller est un artiste oublié, plutôt connu pour quelques tubes très synthé qu'il interpréta à la fin des années 70 (Rock n'dollar, Le carnet à Spirale, Dans un vieux rock n'roll). Désireux de s'affranchir de cette image encombrante de garçon coiffeur, ce musicien esthète, grand admirateur de Chopin, de Barbara et des Beatles, décide enfin de composer des disques audacieux, qui lui ressemblent, comme le très réussi "Univers" en 1987, album de rock symphonique dont on retrouve deux sublimes ballades dans ce live (Basket-ball et Les miroirs dans la boue). Mais le vrai intérêt de ce "Sheller en solitaire" consiste à redécouvrir les grands succès de l'artiste dans des versions dépouillées qui rendent justice à la qualité des textes et des mélodies (jadis gâchés par des prises studio vraiment kitsch). Ainsi, les chansons "Nicolas", "Oh je cours tout seul", "Les filles de l'aurore", ou "Fier et fou de vous" retrouvent une seconde jeunesse et gagnent en profondeur. Ce disque est également l'occasion de découvrir de très beaux titres oubliés du répertoire de Sheller, comme "Chanson lente" ou "Genève". Et puis surtout, cerise sur le gâteau, l'album s'achève sur un inédit qui deviendra le morceau culte du grand William en même temps qu'un classique de la chanson française: il s'agit d'"Un homme heureux", aussitôt saluée par les Victoires de la Musique et porteuse du succès du disque. William Sheller aurait pu décliner à l'infini cette formule. C'était mal connaître ce grand artiste, qui profita de ce nouveau statut pour tenter des albums assez surprenants et réussis: hard-rock (Albion), électro (Les machines absurdes), quatuor à cordes (live avec le quatuor Stevens), autant de jalons qui confirmeront son statut de créateur marginal et respecté. Ces dernières années, avec "Epures" et "Avatars", il semble que la carrière de Sheller tourne en rond, avec une tendance à la redite que l'on retrouve chez ses collègues Higelin et Lavilliers... Il reste à déguster la poésie intemporelle de "Sheller en solitaire". Un disque qui ne vieillira pas, tant que les hommes auront un coeur...