Précédé de maxis déjà prometteurs, le premier long format de DJ Shadow dépasse toute attente. Composé uniquement à partir de samples,
Endtroducing est un album cohérent et sans temps mort. Le travail accompli est énorme : Josh Davis a sélectionné dans son immense discothèque vinyle (suggérée par la pochette : selon la rumeur folle 700 000 disques) des séquences de batterie, basse, flûte, cuivre, violon, orgue et voix qu’il a ensuite collées et modifiées à l’aide de ses platines et d’un sampleur. Le rendu de ces manipulations d’orfèvre sonne incroyablement organique et vivant alors que toute la matière provient d’autres disques.
Qu’on ne s’y trompe pas :
Endtroducing se situe dans la tradition des DJs hip-hop les plus novateurs capables d’intégrer tous les sons et influences possibles. Toutefois, DJ Shadow possède par rapport à d’illustres prédécesseurs comme Grandmaster Flash, Kool Herc ou Dynamix II, une capacité sans pareille à assombrir ses morceaux. Les nombreux riffs samplés de guitares sixties sont ralentis donnant une touche mélancolique unique à ses titres. Autre caractéristique : un travail sur les rythmes et les
beats tellement changeants et sinueux que l’on croit entendre par instants le jeu d’un véritable batteur. Les basses énormes et ventrues semblent sortir du
sound system le plus performant. L’exploit d’
Endtroducing est de s’adresser à la fois à l’esprit et au corps : on bouge au rythme de la musique et on rêve porté par les images qui naissent de cette symphonie urbaine.
Le premier morceau
« Building Steam » est un archétype du souffle qui traverse l’album : une intro poignante au piano suivie d’un
breakbeat tonitruant et des chœurs célestes qui tiennent le tout. Une dynamique unique qui scotche l’auditeur comme sur le plus tonitruant
« The Number Song », qui alterne
breaks accrocheurs avec, couronnement suprême, un solo de batterie reconstitué à partir de samples. Dans le psychédélique
« Stem/Long Stem », autre moment phare, des cordes et harpes évanescentes sont mariées à un
breakbeat en ébullition.
Aux guitares sauvages de
« Mutual Slump »,
il mêle les premières mesures de
« Possibly Maybe » de Björk. Emprunt non déclaré et vite pardonné par l’artiste, vu la qualité du résultat.
« Organ Donor » et son orgue envoûtant, devient le hit qui fait éclater DJ Shadow à la face du monde. Faisant le lien avec ses travaux d’antan, il ferme pertinemment l’album avec la partie 1 du maxi
« What Does Your Soul Look Like? ». A la fin du titre se glisse malicieusement un extrait de la série
Twin Peaks,
comme pour signifier le caractère cinématographique de sa musique.
Véritable tapisserie musicale où le sampling est élevé au rang d’art majeur,
Endtroducing est sanctifié par la presse musicale et un large public.
En 2006, ce grand classique bénéficie d’une sortie en édition « deluxe » en deux disques avec un livret de 20 pages analysant le choc culturel que fut
Endtroducing et recueillant les impressions
a posteriori de l’artiste lui-même. Le CD inédit comprend des versions alternatives de l’album, des remixes jusqu’alors indisponibles et un extrait « live » de 12 minutes chaud comme braise. Cette édition est bien sûr indispensable aux fans de l’artiste.
François Bellion - Copyright 2013 Music Story