Les interprétations d'après-guerre de Furtwängler, particulièrement celles de la fin de la vie du chef, encore plus s'il s'agit d'enregistrements de studio, ne délivrent pas toute la tension et le dramatisme qu'on trouve dans ses concerts de l'époque de la guerre, dont on a conservé notamment ceux réalisés entre 1942 et le début de 1945. Ces quatre disques très bien remplis sont consacrés à Beethoven, le compositeur que Furtwängler a le plus dirigé. On y trouve:
- l'Héroïque du 19 ou 20 décembre 1944, avec l'Orchestre philharmonique de Vienne;
- la 4e et la 5e de juin 1943, la Pastorale de mars 1944, la 7e du 31 octobre ou du 3 novembre 1944, la 9e de mars 1942 (avec Tilla Briem, Peter Anders, Elisabeth Höngen, Rudolf Watzke), tous avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin;
- enfin deux ouvertures, Coriolan, de 1943 et Leonore III, de 1944.
Le style de guerre de Furtwängler, d'une grandeur parfois écrasante, mais le plus souvent exaltante, se caractérise par un emploi du rubato qui peut à notre époque nous sembler extrême, mais qui, comparé à des chefs de la même époque comme Mengelberg, n'aboutit pas à des variations brutales : le tempo, tel un organisme vivant, se dilate ou se rétracte de façon progressive, même quand le changement est rapide. Enfin, l'impression générale est celle d'une violence qu'on ne trouve pas à ce degré dans les interprétations d'avant-guerre, ce que les circonstances dramatiques, et dramatiquement vécues par Furtwängler, en opposition sourde avec le régime nazi qui avait su le piéger, expliquent suffisamment. Rien d'échevelé pourtant dans la réalisation, car le chef savait maintenir son orchestre d'une poigne de fer (comme on dit), malgré l'insécurité et les pertes de repère que les variations du tempo imposaient aux musiciens.
Parmi ces symphonies, la Pastorale a pu trouver des interprétations plus équilibrées après guerre et la Quatrième n'est pas très "universelle", mais reste passionnante par la grandeur, peut être excessive, que le chef lui insuffle. La 9e est particulièrement sombre et suffirait à prouver les sentiments réels de Furtwängler vis-à-vis du régime, pourtant à l'apogée de ses victoires, à une époque où la défaite finale était bien loin. On peut trouver ce pessimisme en contradiction avec le message explicite du finale, qui utilise le texte de l'Ode à la Joie de Schiller, mais Furtwängler lui-même n'a jamais plus atteint la grandeur de la coda du premier mouvement; cependant la version de Bayreuth de 1951 est de propos plus universel et équilibré. Les 5e et 7e sont dans l'absolu, c'est à dire sans tenir compte de la qualité du son, les interprétations les plus puissantes de ces oeuvres et les tempi de la 7e surprendront ceux qui considèrent Furtwängler comme un chef lent; la comparaison avec les enregistrements de studio des années 50 est nettement à l'avantage des versions de guerre. Les deux ouvertures sont aussi passionnantes, peut être particulièrement Coriolan.
Mais le sommet des sommets est atteint par l'Héroïque de décembre 1944, où la violence contrôlée (mais sans l'aspect plus ou moins dépressif qu'on peut regretter dans la 9e), la maîtrise du rubato, la tension permanente, parce qu'elles sont en adéquation avec la nature de l'oeuvre, font de cette interprétation un modèle indépassable et peut être indiscutable d'authenticité beethovénienne, à côté duquel toutes les autres versions pâlissent. L'enregistrement, s'il ne peut permettre de lire les détails orchestraux, a préservé les harmoniques qui le rendent particulièrement vivant, sauf intervention intempestive des techniciens.
Pour cette Héroïque particulièrement, qu'on peut trouver, de façon irrégulière, avec d'autres labels, il peut être prudent de faire davantage confiance à Music & Arts qu'à d'autres marques de fiabilité incertaine. On se souvient que du temps du 33 tours, Turnabout avait réussi à filtrer abusivement la source et à faire tourner ses disques trop vite, alors que les maisons Unicorn et Urania avaient obtenu un résultat bien plus fidèle.