Metallica est le nom de ce cinquième album, mais aussi le nom du groupe ; façon de jouer avec une identité que cet opus remet radicalement en question. Nous sommes avertis : la pochette noire laissant apparaître discrètement un serpent lové en surimpression est à l’image du contenu de cet album : une interrogation sur le sens de l’identité artistique. Plus communément, l’album est connu sous le titre de
Black Album, à l’image du
White Album des Beatles.
Instrumentalement, l’album rompt avec le thrash/speed des productions précédentes pour un heavy au rythme plus lent et des guitares plus graves, même si l’on retrouve les riffs et solos saturés qui sont la marque de fabrique du groupe. Ces profonds changements métamorphosent l’univers de Metallica, qui perd en hargne ce qu’il gagne en maturité émotionnelle : mélancolie, désespoir, colère rentrée (
« The struggle within »). Cette transformation est vécue comme l’extinction des certitudes (« Exit : light / Enter : night », dans
« Enter Sandman »). Elle vise le caractère tragique de la disproportion de l’homme par rapport à son monde (
« Through the never ») et l’incertitude concernant l’identité musicale du groupe, ses valeurs. Les chansons reviennent souvent sur la question de la fidélité : faire de la musique, est-ce être fidèle à une cause (
« The god that failed ») ou d’abord un moyen d’exprimer une intériorité fantasmée ?
« The Unforgiven » et
« Nothing else matters », sans doute les deux moments les plus forts de l’album, sont deux cris de révolte. Le premier, par une introduction évoquant une bande-son de western, joue de la référence cinématographique du desperado qui n’a pas eu le choix et plaide la tragique dualité de l’homme : paraître ce que l’on n’est pas, jusqu’à se trahir. Cette contradiction semble aller jusqu’à la schizophrénie, grâce l’alternance polyphonique des mélodies et des timbres de chant qui révèlent le déchirement intérieur. Quant à
« Nothing else matters », le titre affirme la nécessité de refuser toute compromission quand sa propre identité est en jeu (« Forever trusting who we are / And nothing else matters »).
Metallica est un album de rupture et de justification, inséparablement. Le groupe revendique le risque d’une crise d’identité et tente de se redéfinir musicalement, il rejette l’étiquette de groupe engagé dans
« My friend of misery ». Une telle mission est un fardeau sans fin, tragique ; les sentiments de désespoir et d’impuissance sont renforcés par le solo mélancolique de ce titre.
Ces hésitations et tensions font du
Black Album le disque le plus personnel du groupe, et peut-être aussi le plus pessimiste. En même temps, ce revirement laisse planer un doute quant à la sincérité revendiquée. L’album est bon, mais relativement peu audacieux par rapport à ce que Metallica a pu produire auparavant. L’équivoque demeure : courage d’être musicalement soi en dépit des fans, ou mercantilisme ?
Nicolas Kotasek - Copyright 2012 Music Story