On a beaucoup écrit sur cette formation mythique de Leeds apparue dès 1977 à la faveur de l'explosion punk. Leur engagement militant, d'obédience d'extrême-gauche, demeure notoire. Mais, outre la critique sociale salutaire, il convient d'insister, ce qui est au reste tout un, sur leur radicalité musicale. Leur chef-d'oeuvre de premier album, "Entertainment !", sorti en 1979, l'atteste : on a rarement eu affaire à une telle tension hypnotique, été littéralement baladé par des basses aussi martiales, été violenté par une telle puissance rythmique asphyxiante, été bousculé par de telles stries guitaristiques hallucinées. Le secret de cette puissance corrosive réside dans le minimalisme assumé de la construction musicale, laquelle confine à l'abstraction. A l'instar du Durruti Column, des ultimes Buzzcocks, de Wire, Magazine, PIL et bien sûr Joy Division, le Gang Of Four d'"Entertainment !" s'avère un groupe non-figuratif à l'extrême, réponse typiquement anglo-saxonne, et ô combien efficace, à l'aristrocatisme punk new-yorkais de Television ou Talking Heads. Ce qui est au fond d'autant plus paradoxal que cet album introduit prophétiquement une pincée de funk dans la brutalité sauvage du punk. Mais c'est précisément d'un funk abstrait, très "blanc", anti-festif, endolori et brumeux qu'il s'agit, dans la lignée la plus expérimentale et ambitieuse de Parliament ou Sly Stone. Un album hypnotique donc, fondé sur des boucles répétitives fascinantes, et qui pourtant conserve une réelle urgence de tous les instants. Notons enfin que, à l'instar de tous les grands disques de cette période bénie, il n'a pas pris une ride, et demeure décidément en avance sur un temps qui a érigé la médiocrité et la posture musicales en valeurs dominantes.