Aujourd'hui, A nous la liberté (1931) n'est plus guère connu que pour avoir inspiré
Les temps modernes et c'est vraiment grand dommage. Si on peut s'amuser à compter les emprunts de Chaplin à René Clair, qui sont éhontés et mériteraient aujourd'hui le qualificatif de plagiat, cela ne doit pas dispenser de s'émerveiller devant l'inventivité, la douce folie, la grâce de cet étonnant film qui fonde le cinéma parlant français.
La mise en scène est incroyable d'inventivité, loin des plans fixes de Chaplin, et témoigne de l'empreinte profonde du muet et de l'expressionisme allemand. Le premier plan mérite à lui seul de faire figurer le film dans toutes les mémoires : un travelling de droite à gauche fait défiler une chaîne de confection de poupées pour enfants avant que le cadre s'élargisse pour faire constater que c'est une assemblée de forçats qui assemblent les jouets. Le film pratique aussi un mélange des genres audacieux et parfaitement cohérent : de nombreuses parties chantées le tirent vers la comédie musicale ; il se mue en critique sociale par sa brutale dénonciation du travail à la chaîne et du capitalisme triomphant ; il délivre des épisodes de pure contemplation (les parties de pêche des ouvriers désoeuvrés). On y pressent tout le cinéma français des années 1930-1940, de Renoir à Duvivier ou Carné. C'est un régal.