Composé de 19 titres enregistrés sur une durée de près de 3 ans (d’août 2003 à juillet 2006),
Entre Ciment et Belle Etoile aurait pu être
incohérent ; mais il gagne au contraire en richesse par sa diversité musicale (avec des instrus incorporant aussi bien des sonorités d’accordéon, de guitare ou de piano que de violon ou de saxophone) à travers laquelle court, comme un fil rouge, une rage de vivre intacte.
Keny Arkana a prévenu : « dans mes textes, il y a rien de festif. Cela reste avant tout rageur et revendicatif » (interview au webzine
Awake Studio). Mais son rap ne se borne pas à remuer la fange désespérante de constats rebattus et de l’« à quoi bon ? » ; car sa colère s’élève à l’analyse politique et se prolonge dans l’action (la jeune artiste est en effet investie dans diverses associations militantes).
Débordant de révolte contre l’injustice sociale, la jeune rappeuse – dont Manu Chao a dit : « Elle a le feu qui sort de partout » – jette des rimes que son flow inépuisable fait claquer férocement. Sur le fond, le propos est viscéralement libertaire – voire anarchiste – et, politiquement, antilibéral. Sur la forme, Keny Arkana s’avère une jeune et déjà excellente auteure, aux paroles accessibles (car peu argotiques) et au sens de la narration impeccable. Ainsi du remarquable
« Victoria », chronique de la misère d’une famille ayant quitté le village pour vivre dans un bidonville, dans laquelle elle évoque par l’anecdote le désastre économique et social qui a ravagé l’Argentine au début des années 2000.
Jamais rébarbative ou sentencieuse, elle sait se faire aussi drôle ou tendre, à l’image notamment du reggae/rap
« Je me barre », évoquant ses fugues de foyers pour mineurs à l’adolescence. Mais le drame est souvent présent :
« Le Fardeau », sombre morceau, narre l’errance d’une junkie ravagée par la dope et la désespérance ;
« Eh connard », charge vindicative et rap autobiographique, dénonce – en visant un directeur de foyer qu’elle a connu – l’enfermement des mineurs auxquels on ne promet pour avenir que la camisole chimique et un avenir de moins que rien, et au-delà une société normalisatrice et liberticide.
Dans
« La Mère des enfants perdus », Keny Arkana personnifie la rue et conclut en détournant NTM : « Laisse pas traîner ton fils, sinon il deviendra le mien ». Enfin, il y a des morceaux aux allures d’hymne altermondialiste et d’appel à la révolte, comme
« Jeunesse du monde » et surtout l’imparable
« La Rage », soutenu par une guitare au son
très rock. Enfin, il y a l’insolent
« Nettoyage au Kärcher », réaction aux célèbres propos du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, dans lequel Keny Arkana lance : « Sortez les dossiers du placard : C’est à l’Elysée que se cache la plus grande des racailles ! ».
Fidèle au hip-hop social et politique des origines, Keny Arkana se révèle – à l’image du titre
« La Solitaire » – une jeune artiste attachante, aux convictions bien trempées. Dans la tradition d’un certain rap hardcore français, celui de NTM ou Assassin, ou de la chanson française engagée, et partageant les vues politiques d’un Manu Chao, la rappeuse s’impose avec cet album comme un nom sur lequel va devoir compter le hip-hop français, dont elle occupe le haut du panier.
Mikaël Faujour - Copyright 2013 Music Story