Par conséquent, il me semblait nettement plus opportun d'en finir dès aujourd'hui. Je devais accepter l'idée qu'il s'était passé quelque chose. Une évidence que cette chose ; je pouvais donc commencer à angoisser car je savais mes évidences bordées par la fragilité. L'hésitation s'y greffait toujours comme une seconde peau. On respire un peu plus qu'à l'habitude, on accumule du souffle juste ayant d'entrer, on rêve au temps d'avant l'évidence. On rêve au temps où l'on aimait gentiment l'oreille de sa fiancée Mireille.
Cette pensée m'angoisse, une ombre calme mais tenace. Je n'aime plus son oreille. C'est énorme et faible comme une fissure. Comment continuer ? On ne peut décemment feindre de l'intérêt pour une oreille déchue. Jusqu'ici je l'avais tant aimée, son oreille. Elle m'était devenue sympathique après huit mois d'une liaison décente ; je l'avais même léchée certains soirs. Elle me dégoûte maintenant avec toute son idiote rondeur. La porte du domicile de Mireille semblait savoir, je ne peux l'expliquer, c'est le bois qui tiédissait. Les objets testent toujours nos émotions comme des amis silencieux, sans voix et sans oreilles. La porte s'ouvrit. Au lieu de me précipiter comme à mon habitude sur Mireille, j'ai rêvé un instant que nous aurions précédemment fécondé un fils qui dormirait sagement dès dix-neuf heures (une éducation à la norvégienne) ; j'aurais pu alors contempler ma progéniture pour gagner du temps. Puis, j'admis que si nous avions un enfant, le moment présent eût été plus laborieux ; en un sens, je fus soulagé. C'était presque une méthode, s'angoisser davantage pour voir du rose.
Les délices d'autrefois (sa fragilité névrotique), son petit visage à présent gâché, j'étais si lâche. L'odeur du drame me prenait sous les aisselles pour me tasser au plafond. Je ne demandai même pas ce qu'elle avait préparé à dîner malgré un appétit d'habitude. Je tenais bon ; je fermai les poings pour absorber le récit de sa journée, je hochai la tête d'une manière honorable, efficace, honorablement efficace. Je me découvris une capacité à illusionner. Capacité certes minable puisque j'attrapai ma serviette de table pour m'éponger. L'essentiel était qu'elle ne me demande surtout pas ce que j'avais.
« Qu'est-ce tu as mon chéri ? Je te trouve un chouia bizarre. »
C'est le chouia qui m'a achevé. Oui je m'éponge, moi le sec. Je voulais tant contourner l'inévitable, mais mon corps me trahit ; je mens comme un sérum de vérité. Sur ma tête se lit le choc de l'oreille, ah.
C'est fini.
« Je n'aime plus ton oreille. »
Il y eut un soupir médiocre, et des larmes égales. Avouons que cette séance fut assez digne. On ne s'éternisa pas. En général, c'est tout le problème de l'amour, l'agonie. Le motif que j'ai invoqué y fut certainement pour beaucoup, provoquant chez elle une réaction vive, brutale, excessive. Elle me propulsa sur le palier d'un coup de pied. J'avais toujours soupçonné en elle la capacité à être l'homme de notre couple. Elle savait réagir, virer les malpropres, les amants qui, subitement, n'aiment plus son oreille. Je décelais un peu trop de brutalité, je n'aimais pas ça la brutalité, pas très féminin la brutalité. J'avais bien agi finalement, Mireille était trop brutale. Et vulgaire. Oui, très vulgaire.
© Gallimard
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7 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile
3.0 étoiles sur 5
sympathique mais sans grande valeur,
Par Un client
Ce commentaire fait référence à cette édition : Entre les oreilles (Broché)
Dans la lignée du premier roman de l'auteur, que j'avais trouvé agréable mais sans plus, ce nouveau livre reprend un registre blagueur et sympathique qui emporte parfois l'adhésion et laisse à d'autres moments sur sa faim. L'histoire est totalement abracadabrante, heureusement certaines formules et petites phrases sont à hurler de rire. Reste que le style n'est pas toujours à la hauteur et que dès que l'imagination de l'auteur baisse, on commence à s'ennuyer. On passe malgré tout un bon moment de lecture, mais on sait que ce n'est pas du grand art.
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3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile
3.0 étoiles sur 5
Tricoteurs de mère en fils,
Par
Ce commentaire fait référence à cette édition : Entre les oreilles (Broché)
L''histoire nous fait pénétrer un monde farfelu, déjanté mais somme toute pas si improbable qu'il voudrait en avoir l'airTotalement isolé du monde extérieur jusqu''à l'âge de 6 ans, Jean, l'antihéros de ce roman loufoque, tricote l'histoire de sa vie en neuf mailles (neuf chapitres). '"Mieux, la vie était un tricot aux mailles identiques. Toujours les mêmes noms, toujours les mêmes délaissements. Nous ne pouvions rien faire d''autre que ce que nous avions été ; je ne pouvais être que le fils d''une tricoteuse monomaniaque." Séquestré par les comportements obsessionnels d''une mère surprotectrice, Jean est incapable de nouer une relation durable avec une femme qu'il quitte souvent pour des raisons toujours un peu barges. Au début du roman, d''ailleurs, il se sépare de sa dernière conquête en date pour une absurde histoire d'oreille qui ne le fait plus fantasmer". Et sept ans de psychanalyse n''ont pas suffi à l''affranchir du poids sclérosant de l''unique femme de sa vie, sa mère. Comme elle, il vit (plutôt, il survit) d''obsessions allant jusqu''à s''éprendre des jambes d'un inconnu qu'il n'aura de cesse de poursuivre. Toute sa vie est orchestrée par sa mère, même à titre posthume puisqu''elle a commandité, sur son lit de mort, son mariage avec Éléonore, riche héritière moustachue, vraiment laide et aux joues rouges. De satisfactions en désillusions, Jean finit effectivement tricoteur monomaniaque comme sa mère. Une histoire de dingues, vraiment, au style aussi saugrenu que le contenu est dément! Les contraintes de l''écriture romanesque conventionnelle sont ici bien éludées. Pourtant, derrière ces apparences de folie indécise, ce sac de n½uds extravagant, se dissimule une forme de pudeur qui aborde un contexte en fin de compte assez tragique, de non-conformité et d''incompréhension. Un récit qui s''essouffle et languit pourtant dès que de nouvelles trouvailles tardent à venir et c''est tout le problème de ce genre d''écriture. Il n''a pas, selon moi, ce rythme accrocheur que peut avoir cet autre livre de l''auteur '"le potentiel érotique de ma femme"'. Il s'agit d'un genre de livre qui se doit probablement de tomber dans les mains de son lecteur au bon moment, ce qui n'est pas toujours le cas. Là, ce ne devait pas être tout à fait le mien'. Et puis surtout, il faut apprécier un tant soit peu l''absurde, la circonvolution et le vaporeux. Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile
2.0 étoiles sur 5
Agréable certes, mais...,
Par Daniel Fattore "http://www.fattore.com" (Fribourg, Suisse) - Voir tous mes commentaires (TOP 500 COMMENTATEURS)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Entre les oreilles (Broché)
... Foenkinos prend un ton gouailleur pour raconter une histoire sur les relations humaines. On se croirait parfois dans une BD de Trondheim, avec des personnages peu probables (héritage de cent millions, partage, etc.) et une action assez étrange où deux gars se sautent dessus. Surréaliste? Mais le surréalisme est déjà vieux. Et puis, l'auteur semble vouloir donner l'impression d'une profondeur qu'il n'a guère quand il décrit certains sentiments. Reste un certain agrément à la lecture, un style qui se lit vite.
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