1935. Stefan Zweig s'est exilé à Londres, fuyant l'antisémitisme exacerbé en Autriche. Il a publié un an plus tôt le remarquable ouvrage "
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme". Il n'ose totalement envisager la reprise du combat qu'il avait mené avec quelques intellectuels dont Romain Rolland, pendant la Première Guerre Mondiale, pour réinstaurer un humanisme en Europe (cf. "
Le Monde d'hier"). le déchaînement de la violence en Allemagne et en Autriche révèlent de manière certaine les marques de la barbarie, une pénible régression en Europe. Annoncent-ils la prochaine guerre ?
C'est dans ce contexte de prise de conscience dramatique que l'humaniste Stefan Zweig écrit la biographie d'un philosophe, maître de l'humanisme de la Renaissance, Erasme, connu des étudiants pour son chef d'oeuvre "
Éloge de la folie" - qu'il me faut relire.
Erasme de Rotterdam (1466 ou 1469 - 1536), enfant bâtard d'un prêtre, très jeune orphelin, recueilli par l'Eglise, devint prêtre, fonction qu'il n'assura jamais, ayant été autorisé à vivre en laïc. Grand lettré, philosophe, il fut admiré des plus grands esprits et politiques en Europe. Il était LA référence intellectuelle de son temps, brillant, oeuvrant pour les progrès de la civilisation :
"Erasme et les siens croyaient la civilisation capable d'améliorer les hommes et ils espéraient que la vulgarisation de l'étude, des belles-lettres, de la science, de la culture développerait les facultés morales de l'individu en même temps que celles des peuples."
Erasme est un chrétien pacifiste ("christianisme n'est pour lui que le synonyme de haute et humaine morale"), très exigeant envers lui-même comme il le déclarait : "où que tu rencontres la vérité, tiens-la pour chrétienne".
Il est gouverné par les deux lois de "la bonne volonté et de la liberté de conscience". C'est l'homme de la concorde, de la tolérance.
Le grand adversaire de Erasme survient dans sa cinquantième année, brutalement, en révolutionnaire : Martin Luther. "Luther, c'est en quelque sorte l'explosion à travers le monde de tout ce qui est allemand". Luther, dont l'honnêteté est soulignée par Zweig, est portraituré comme un guerrier.
"Dans la lutte, le très éminent docteur en théologie devient aussitôt un lansquenet : 'Quand j'arrive, je cogne à coups de massue'; une grossièreté inouïe, une véritable frénésie s'emparent de lui, il saisit indistinctement toutes les armes qui lui tombent sous la main, l'épée étincelante de la dialectique et la fourche pleine de fumier et d'ordures (...)"
Face à l'irruption de l'intolérance, de l'intransigeance, et pire encore, du dévoiement du débat théologique dans le peuple ignorant et brutal, Erasme compose, veut apaiser sans prendre le parti d'un camp ou de l'autre. Erasme est faible. Il craint tellement la confrontation qu'il la fuit. Il ne saura, hélas, jamais s'exposer physiquement pour défendre la position de concorde, de tolérance, qu'il exprime à travers ses nombreux écrits. Aurait-il pu éviter les guerres de religion, les bains de sang s'il était venu à la Diète d'Augsbourg ?
"Rien ne démontre plus clairement que ce n'est pas le blâme d'un abus qui est décisif au point de vue historique, mais bien l'expression donnée à ce blâme."
Stefan Zweig, avec son rare talent de peintre des ombres et lumières de la psychologie humaine, passionné de philosophie, de littérature, d'histoire, saisit sans complaisance le portrait d'un grand humaniste, apôtre de la tolérance, qui ne sut passer aux actes dans les moments critiques de l'Histoire. Zweig nous livre une analyse profonde, à méditer, dont nous retrouverons la teneur chez Marc Bloch ("
L'Etrange Défaite") :
"C'est justement l'attitude des humanistes à l'égard du peuple, leur insouciance des réalités qui a enlevé dès l'origine toute possibilité de durée à l'empire d'Erasme et qui a arrêté la force d'action de ses idées ; leur faute fut de vouloir instruire le peuple de haut, au lieu d'essayer de le comprendre et de se laisser enseigner par lui."