Suite à de graves problèmes de santé remettant en cause son mode d'existence, il se consacrera désormais entièrement à la composition, abandonnant les obligations inutiles, et passera les quelques quinze ans qui lui restait à vivre dans une fièvre créatrice exorcisante. Durant les deux dernières années de sa vie, Ernst Toch entreprend ses trois dernières symphonies.
La symphonie n°5 (1963) est en deux parties. Comme négateur de la forme traditionnelle trop contraignante pour son imaginaire créatif mais qu'il respectait énormément en tant que telle, le sous-titre de "poème rhapsodique" accolé à l'oeuvre lui convient parfaitement. L'oeuvre est née d'un projet d'opéra n'ayant pas abouti. Elle alterne en son long premier mouvement, deux fois plus en durée que le suivant, douceur mystérieuse opposée aux grands effets de masse en tutti. Beaucoup de percussions et de violence tranchent sur les oeuvres précédentes. Les passages calmes exposent des solos aux cordes et vents à tour de rôle, véritables repos mélodiques. La fin propose un solo de basson à nu. Le mouvement suivant n'apporte rien de plus et finit pianissimo sur de longues tenues de cordes, ponctuées par la caisse claire et le gong, qui laisse résonner sur l'abîme sa dernière note...
La symphonie n°6 (1963) allège considérablement le poids orchestral : la violence n'a pas lieu d'être ici. Un caractère malicieux et léger trouve un parfait terrain de développement dans cette orchestration chambriste qui nous est familière maintenant (voir mes autres commentaires). Les pupitres se répondent en de petites phrases, jouent avec les timbres (mais sans être la mélodie de timbre propre à la seconde école de Vienne), toujours de manière tonale et harmonique. Des épisodes plus calme rythmiquement viennent tempérer cette ardeur jubilatoire kaléïdoscopique en de longues phrases presque lyriques. L'orchestre enfle quelque peu mais est très vite rattrapé par le calme. La fin propose un solo de violon, un pizzicato et un coup de triangle à vide. Le second mouvement amène une gaité symbolisée par des notes répétitives, comme un rire libre, dénué de tout grincement. Le finale est encore dominé par la joie, toutefois tempérée. Les forte ne se font pas en tutti généralisés mais par familles instrumentales en alternance. La fin propose de longues tenues aux cordes, des roulements de timbales pianissimo à vide puis un coup de triangle en solo.
La dernière symphonie a été achevée près de 6 mois avant la mort de Toch en octobre 1964. Elle débute par un chant de cordes seules rappelant la nudité de certaines mesures de Mahler ou de Chostakovitch, puis les vents viennent témpérer et alléger une atmosphère qui aurait pu être mortifère. Mais curieusement, à l'approche de la fin, légèreté et malice dominent, réparties en courtes phrases aux vents et cuivres, ponctuées par un ensemble consistant de percussions. Le gong donne son dernier mot et suspend le temps. L'allegro giocoso suivant est en parfaite illustration sonore avec le morcellement mélodique. Calme et précipitation alternent, les membres de phrases restent très courts. Tout se finit sur la pointe des pieds. Dans le finale Allegro risoluto, un rythme rapide de trois notes sonne comme un rappel à l'ordre à une espèce d'évasion mélodique et rythmique qui se veut négatrice d'une réalité dramatique déterminée par une fin proche et inéluctable. Un vrai tutti qui semblait impossible résonne dans les dernières secondes, brutalement achevé par un violent coup de cymbale.
Le Rundfunk Sinfonieorchester dirigé par l'excellent Alun Francis, fidèle du catalogue CPO au courage éditorial indéniable, magnifie ces bizarreries symphoniques qui plairont à coup sûr aux amateurs d'un certain classicisme modernisé parfois déroutant perdu dans les décennies de l'après-guerre. Le bon livret en français aurait pu détailler un peu plus les symphonies elles-mêmes, mais on apprend toutefois beaucoup de renseignement biographiques. Excellente prise de son.