Ces 8 CD autrefois séparés dessinent en 7 heures un panorama de la musique espagnole (ou des pays et compositeurs liés à l'Espagne) du Moyen Age au XVIIe siècle. Au début, on est surpris de trouver un CD de cançons de troubadours, mais ce n'est pas un hors sujet, d'abord parce que la proximité culturelle des pays de langue d'oc avec le Sud des Pyrénées était au moins aussi forte que celle avec la France et l'Europe du Nord, ensuite parce qu'il y a eu plusieurs troubadours catalans dès les XIIe et XIIIe siècles, enfin parce que la culture du territoire de la monarchie catalano-aragonaise prolongeait directement la poésie des troubadours dans les siècles postérieurs. Une curiosité : le titre occitan parle de "Cansós de Trobairitz", alors que des chansons de troubadours hommes sont représentées aussi. Montserrat Figueras les chante d'une façon bien plus aristocratique que d'autres, elle a raison. Puis vient le Llibre Vermell de Montserrat, avec des textes en latin, en catalan ou en occitan (la meilleure version ? faute d'en connaître beaucoup, je me contente de dire qu'elle est supérieure à d'autres).
Je ne conseille pas aux personnes peu familiarisées avec la musique ancienne de commencer avec ces deux premiers disques, car la suite est bien plus accessible, même pour quelqu'un qui n'est pas habitué à ce qu'il est convenu d'appeler "la musique classique". Les 6 disques suivants s'écoutent pratiquement comme de la musique de variétés, d'ailleurs des morceaux sont issus de recueils appelés Cancioneros et la durée de chaque composition tourne autour de 2 ou 3 minutes. Peut-être faut-il commencer par des disques comme le 5e ou le 3e, où les morceaux instrumentaux ou chantés, de cour ou popularisants, joyeux et tristes, rythmés ou plus calmes, alternent sans se heurter comme pour éviter toute monotonie; l'ordre des morceaux a été apparemment très travaillé. Ensuite seulement, on pourra apprécier le sixième disque consacré tout entier à Antonio de Cabezón, d'une altière noblesse, mais évidemment moins varié et un peu plus austère à la première écoute. En raison de la marginalisation de la culture catalane, bien peu de textes chantés sont dans cette langue, ça explique le plaisir que j'ai eu à trouver (disque 3) Soleta só jo ací, chanson populaire dans un catalan ancien où un Occitan comme moi retrouve sa langue, ou à peu près.
Dans les morceaux chantés, on trouve systématiquement la voix juvénile de Montserrat Figueras, l'épouse de Jordi Savall, une voix très liquide à l'articulation légère qui ne facilite pas toujours la compréhension des textes, mais très séduisante. Jordi Savall (prière de ne pas prononcer le J comme une jota castillane, mais en gros à la française !) anime l'ensemble Hespèrion XX et joue de la viole de gambe avec le magnétisme qu'on retrouve dans son regard sur la photo. Parmi les autres musiciens, on trouve des noms célèbres comme par exemple Hopkinson Smith, Christophe Coin et même accidentellement Ton Koopman. Le niveau de qualité et de maîtrise technique est particulièrement élevé. Les instruments d'époque ont une sonorité très épanouie et ne doivent pas faire craindre un quelconque ascétisme sonore, c'est même le contraire, d'autant plus que les enregistrements, autour de 1980, sont tout à fait réussis.