On connaît l'intérêt de Fritz Lang pour tout ce qui est occulte, histoires de complot, sociétés secrètes, etc... Déjà, dans le
Docteur Mabuse - Le Joueur - , il avertissait son public sur les dangers des pouvoirs souterrains. Cela peut agacer, mais la mise en scène est si parfaite qu'on le lui pardonnera. Enfin, ce n'est pas la première fois que Lang se lance dans un film d'espionnage, puisque dans les années 20, il avait réalisé
Les Espions... Ministry of Fear (Le Ministère de la Peur rebaptisé Espions sur la Tamise) est librement inspiré d'un roman de Graham Greene (romancier dont l'oeuvre a été maintes fois adapté au cinéma : voir
Tueur à gages de Frank Tuttle ou encore
Le Troisième Homme de Carol Reed). Tourné en 1943 entre Hangmen Also Die (
Les Bourreaux Meurent Aussi) et Woman in The Window (
La Femme au Portrait), Ministry of Fear est une sombre histoire d'espionnage qui oscille entre paranoïa et culpabilité, mensonges et désillusions. Dès le début, l'horloge crée une dramaturgie graphique impressionnante. Ces premiers plans sont de toute beauté. Tout est chronométré. Aussi, le cinéaste nous avertit: l'ennemi à vaincre, c'est le temps... Implacable.
Quelque part en Angleterre, en 1940. Un homme (Ray Milland) sort de prison avec un ticket de train pour Londres. Seulement, la caméra nous dévoile que ce lieu n'est pas vraiment une prison mais plutôt un asile psychiatrique... Ray Milland est un être malade, torturé, qui a passé deux ans de sa vie entre quatre murs. Quel crime a-t-il bien pu commettre? Etait-il vraiment coupable? Une fois libéré, il veut oublier à tout prix son passé. Mais si l'on croit parfois échapper à la captivité de son passé et aller vers un avenir où l'on sera le maître, l'ironie de la vie nous rappelle que rien n'est acquis, que les traces sont là, indélébiles. Libéré, il reprend vite contact avec le monde extérieur, un monde apparemment honnête (Ray Milland se dirige alors droit vers une fête foraine, ce monde rassurant où les enfants et l'innocence sont rois), et là, dans cette foire aux loisirs, il est loin de se douter que se trame un dangereux complot dont il va être la victime... une véritable machination qui menace aussi la liberté au Royaume-Uni. Sans le vouloir, il va se trouver impliqué et englouti dans une histoire d'espionnage et de meurtre, à partir d'un gâteau qu'il va sous-peser et où sont cachés des documents secrets (des Nazis pourraient bien se trouver en Angleterre déguisés en espions...)
Totale paranoïa. Le film multiplie les chassés croisés entre fausses pistes et enquêtes passionnantes. De nombreuses scènes restent inoubliables : l'aveugle du train, la fuite sous les bombardements (magnifique scène expressionniste), le ballon lancé par un enfant (qui rappelle étrangement
M.), la scène du coup de feu dans l'obcurité d'une chambre (l'une des scènes les plus magistrales du film - et là, je dois dire que c'est Hitchcock qui va peut-être s'inspirer du cinéma de Lang...), la mise en scène du miroir (qui épouse toute la dimension de l'écran), les clins d'oeil au Dr. Mabuse (avec ses séances de spiritisme)... Bref, un film avec une sombre intrigue, des rebondissements à la pelle, un suspense haletant, le tout magnifié par des contrastes de lumières provoquant des ambiances toujours inquiétantes. Justesse des cadrages, perfection de la mise en scène, musique sublime de Victor Young, le film frise le chef d'oeuvre. Quant aux acteurs, ils sont au tous sommet de leur art (Ray Milland est admirable et confirmera l'année suivante tout son talent dans un superbe film de Billy Wilder, Lost Weekend -
Le Poison -, à noter également la présence du grand Dan Duryea - le maître chanteur dans
La Femme au Portrait et le mari jaloux de
Criss Cross-. Enfin, Marjorie Reynolds, que je ne connaissais pas est belle à croquer - ah la scène du baiser !...). Cela dit, on sent bien que Lang n'a pas été totalement libre dans son projet, quelques scènes m'ont paru inutiles (la fusillade de la fin et son happy end, notamment)...