A l'écoute de cette galette, ma première impression fut quasiment identique à celle de A. B. Spellman (l'auteur des liner notes): la surprise. Mais surtout un putain d'enthousiasme! Musicien accompli, le tromboniste
Grachan Moncur III possède une bien maigre discographie (tout au plus une dizaine de disques en leadeur). En général, l'on situe sa musique (très exigeante) sur le terrain aléatoire du jazz avant-gardiste. Loin du classieux J.J. Johnson (inscrit dans la tradition du bop), ou du très surprenant Roswell Rudd (free jazz), Grachan Moncur III propose, dès son premier enregistrement en leadeur, une alternative non dénuée d'intérêt. Une voix singulière à nulle autre pareille. Ce disque n'est ni du hardbop ni du free jazz. On est plutôt dans l'entre-deux, dans le conceptuel, dans l'abstrait même, mais c'est carrément jubilatoire. Au niveau du jeu et surtout au niveau des compositions, c'est l'alliage quasi parfait de l'univers de
Thelonious Monk avec celui de
Wayne Shorter (avec qui Grachan avait joué, quelques années plus tôt, au sein du collectif de Nat Phipps). Le 21 novembre 1963, lors de cette session historique, Grachan Moncur III n'a que vingt-six ans...
Entouré de la fine fleure du label Blue Note (
Jackie McLean au sax alto,
Lee Morgan à la trompette,
Bobby Hutcherson au vibraphone, ainsi qu'une rythmique superlative -
Bob Cranshaw à la contrebasse et
Tony Williams à la batterie), le tromboniste est ici dans une configuration de rêve. Herbie Hancock, qui n'est pas présent, a néanmoins signé, pour le vibraphoniste, l'intro de "Monk in Wonderland", thème aux contours mystérieux et amusants, mais bien marqué rythmiquement. Le disque ne possède que quatre thèmes, mais quels thèmes! "Air Raid" avec son intro de contrebasse/vibraphone, tout en apesanteur, a été composé, tout comme les trois autres, par le tromboniste. Il possède un swing ravageur, des lignes enflammées et lyriques (Jackie McLean est ici au sommet de son art). Tous se donnent à fond et jamais l'on ne ressent un leadeur accompagné de cinq musiciens, mais bel et bien un collectif soudé et cohérent. Suspense, ruptures de tempo, la quintessence du jazz avant-gardiste est bel et bien là.
Pour les autres thèmes, on retrouve le même concept: mélodies et rythmes ternaires ne font qu'un, dans des variations savoureuses et une rare télépathie. Tony Williams est monstrueux (l'on comprend pourquoi Miles venait de l'embaucher au sein de son quintette...). Pour "Monk in Wonderland", dont la construction harmonique relève du pur génie, l'hommage au compositeur de Well You Needn't est à ce point évident: changement de tempo, complexité, l'on passe de 3/4 à 4/4 comme si de rien n'était, la pulse des soufflants restant la même. De la même génération que Bobby Hutcherson, Grachan allait suivre ses aînés, à commencer par Jackie McLean, saxophoniste tout feu tout flamme, l'un des maîtres les plus accomplis à l'alto, chef de file du jazz avant-gardiste. Et là, pour un premier disque, c'est carrément un premier coup de maître. Les thèmes possèdent une énergie et une force émotionnelle inimaginable. C'est d'une insolence et d'une beauté inouïe. A ne manquer sous aucun prétexte.