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Exhibition commence dans la vallée de Chevreuse. Drôle d'endroit pour le déballage intime. Et pourtant, au fil des lignes apparaît Philippe. À moins que ce ne soit, évidemment, Michka Assayas en personne. L'enterrement de la mère de ses amis d'enfance permet au narrateur de se retourner sur les années passées. De "déballer" sur un père italien absent, sur une mère égocentrique, une grand-mère attentive. Sur les amis qui ont réussi. Ceux qui ont raté. Sur ses propres erreurs… Le sujet n'est pas nouveau mais il y a dans la prose d'Assayas, ironiquement désespérée, quelque chose de profondément mélancolique et attachant. Peut-être cela tient-il aussi à la description des années 80. De ce que ces années avaient de fou et d'excitant, entre engagement politique, passion, fourmillement de musiques, de recherches en tout genre. Les années rock dont Philippe connaît les moindres notes. Peut-être fut-ce d'ailleurs sa seule vraie passion tout au long de ces années ? Mais nous voilà maintenant en l'an 2000, où l'on ressort des placards la musique de ces années-là, où l'on cherche de nouvelles excitations sexuelles dans le vinyle, la soumission, où l'on se rencontre par écran interposé… Oui, décidément, ce roman transpire la solitude. Une solitude analysée, parfois recherchée. Des occasions manquées, des ratages professionnels, des amis en retrait… Des années Actuel au marasme d'aujourd'hui, c'est toute une génération qui perd ses repères, ses envies, ses rêves. Mais jamais, à l'image de Philippe, son humour désespéré. Ses interrogations sur l'évolution d'une société devenue malade d'images, d'exhibition, de cynisme touchent juste. L'enfant du rock a grandi, a vieilli. Et nous avec…
No Future disaient les punks à l'époque où l'on ne voulait vivre qu'au jour le jour mais où l'on savait intrinsèquement qu'il faudrait continuer à vivre demain. Michka Assayas – par ailleurs journaliste et auteur du mythique Dictionnaire du rock (c'était donc ça…) – offre, avec ce roman, une réflexion touchante et juste sur les années qu'on croit ratées. Celles qu'on ne rattrape jamais mais qui nous font avancer. Malgré tout. Un peu désespéré ? Non, juste actuel. --Marine Segalen
Extrait
La vallée de Chevreuse a vu sa population se modifier en profondeur entre la fin des années 70 et l'époque actuelle. La proximité de Paris n'était alors que virtuelle. On n'appelait pas les habitants de cette région des banlieusards : la voie ferrée qui menait de Paris à Saint-Rémy-lès-Chevreuse était encore désignée sous le nom de Ligne de Sceaux. Elle avait été construite à l'origine pour mener les Parisiens le dimanche à la campagne ; Orsay était alors « la perle de la vallée de Chevreuse », et de multiples auberges parsemaient leur route. D'abord, le développement du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) à Saclay donna une coloration particulière à la population qui habitait Gif-sur-Yvette, Orsay ou leurs environs. Ces nouveaux habitants détonnaient par rapport aux gérants de magasin, chauffagistes ou employés de sociétés de transports qui constituaient le fond de la population. Ces nouvelles familles se distinguaient par un ancrage politique profond à gauche , par une insatisfaction, une nervosité, surtout sensibles chez leurs enfants, avides de voyages, de lectures provocantes et de musiques revendicatives, autant de signes qui heurtaient la placidité de la population traditionnelle. Physiquement aussi, ils étaient différents. Leurs complets étaient taillés d'une façon plus stricte, leur coupe de cheveux était plus nette, ils portaient des pattes, des colliers de barbe, des complets en velours avec des pellicules sur les épaules, des sacs en bandoulière avec des fermoirs, des journaux bien pliés avec des caractères rouges, ils avaient des voix plus fortes, leurs phrases étaient plus longues et leurs rires plus clairs. Ils connaissaient le nom des cinéastes américains qu'ils prononçaient avec un accent bizarre de leur invention. Bref, en ce temps-là, la région leur appartenait.
© Gallimard
© Gallimard
Présentation de l'éditeur
Roman des années 1980, d'une " génération rock " déboussolée, Exhibition raconte l'itinéraire d'un militant culturel progressiste, tel qu'il l'a vécu " sur le moment " et tel qu'il le ressent aujourd'hui, avec le recul d'un homme de quarante ans. Il dénonce le règne de l'insignifiance, le " devoir culturel généralisé ", l'âge de l'humour institutionnalisé, bref le krach de l'esprit de sérieux et la déchéance intellectuelle, morale, culturelle de ces années " Thierry Ardisson a déclaré un jour que les années 80 n'avaient pas existé. C'est exactement ce que je ressens : ces années-là n'ont pas existé, pas plus que les suivantes. En 1989, pour commémorer le bicentenaire de la Révolution française, Jack Lang demanda à un photographe de mode d'organiser un clip à ciel ouvert sur les Champs-Élysées. Cela revient à proclamer officiellement l'entrée de la France dans 1' âge de l'humour. A partir de là, l'État orienta la célébration de chaque figure de son patrimoine - poètes, savants, peintres, musiciens, de Victor Hugo à Claude Monet, traditionnellement objets d'un culte patriotique -, vers un traitement humoristique, autrement appelé " décalé ", par des artistes désignés comme " intervenants ", invités, via leurs " interventions ", à provoquer une sorte de détachement, ironique ou mélancolique, vis-à-vis de l'oeuvre ou de l'événement célébré. [...] Mais jusqu'où le public va-t-il accepter de se laisser décerveler ? " Ce roman générationnel est certainement l'un des plus impitoyables jamais écrits sur une certaine jeunesse des années 70/80 et la société qui l'entoure. Acide, grinçant, cinglant, il est, bien plus qu'un simple constat, un diagnostic d'une effrayante lucidité. Impitoyable, dérangeant, il analyse, attaque et dénonce nommément.
Quatrième de couverture
"Partout, les gens exhibaient leurs plaies mentales devant des inconnus. Ils exhibaient leur viol par leur père, leur homosexualité mal vécue à l'E.D.F., leur humiliation d'être trop gros, leur douleur de n'être pas remarqué, leur douleur d'être trop remarqué, leur stress après une victoire, leur stress après une défaite, leur harcèlement au travail, leur harcèlement au chômage. Tous exhibaient leur souffrance, tous faisaient pour ainsi dire la queue pour exhiber leur souffrance, parce qu'ils attendaient tous de l'exhibition de celle-ci une compensation à cette souffrance, l'exhibition constituant en somme le remède miracle, l'arme absolue contre la souffrance, un mal contre lequel l'argent et les loisirs organisés ne pouvaient rien, bien au contraire.»
Michka Assayas a publié deux récits chez l'Arpenteur et dirigé le Dictionnaire du rock paru en 2000. Il considère Exhibition comme son premier véritable roman.
L'auteur vu par l'éditeur
Écrivain, Michka Assayas vit à Paris. Il a publié deux romans dans L'Arpenteur : Les années vides (1990) et Dans sa peau (1994). Il a également dirigé 1e Dictionnaire du rock (Laffont/Bouquins).