EYES WIDE SHUT est le treizième et dernier film de Stanley Kubrick. Il est tiré d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler, et fut un des quatre projets développés par Kubrick dans les années 90. Le cinéaste avait finalement abandonné l'idée de sa fresque napoléonienne, ainsi que ARYEN PAPERS dont la thématique sur l'holocauste se rapprochait trop de LA LISTE DE SHINDLER que Spielberg préparait au même moment. Sa libre adaptation du mythe de PINOCCHIO, transposé dans le futur, fut laissée de côté, pour des raisons liées aux effets spéciaux, que Kubrick ne jugeait pas assez développés à l'époque. Ce script servira de base à INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, dont il confie la mise en scène à Spielberg.
Stanley Kubrick est décédé en mars 1999, et EYES WIDE SHUT est sorti en juillet. Ses proches et collaborateurs n'ont eu de cesse de répéter que Kubrick avait achevé son film. Je persiste à en douter. Kubrick remaniait ses films jusqu'à l'ultime limite, voire, encore après leurs sorties. C'est le cas de FOLAMOUR amputé d'une scène de bataille de tartes à la crème de 20 minutes, c'est le cas de 2OO1 qu'il continua de monter sur le bateau qui l'amenait à New York pour la première, c'est le cas encore de SHINING réduit de 145 à 120 minutes. Une scène explicative et dialoguée comme celle réunissant Cruise et Pollack autour d'un billard, ne cadre pas avec ces autres films. Kubrick écrivait et filmait des scènes dites « d'explication » mais ne les incorporait pas ensuite au montage. Vous n'en trouverait aucune, dans aucun de ces films, excepté peut-être dans LOLITA, son film justement le plus « imparfait »... La troisième partie de EYES WIDE SHUT, est sans doute un peu longue, avec des redondances, et ne s'équilibre pas forcément avec l'ensemble.
Une fois dit ceci, nous ne pouvons juger le film que sur ce que l'on a sous les yeux. Et le film est envoûtant, magnifique. Dès les premières scènes, Kubrick dessine ces personnages, leur milieu social. Et comme Redmond, dans BARRY LYNDON il projette le bon docteur Harford, dans un monde qui n'est pas le sien. Chez Kubrick (comme chez Renoir) la lutte des classes existe ! Le personnage de Tom Cruise est ridicule et pathétique. Regardez-le brandir sa carte de médecin, comme un badge de flic ! Kubrick le filme-t-il entrain de soigner des gens ? Non, seulement tâter les seins de ses patientes. Harford rêve d'accéder aux hautes sphères sociales, et il s'en brûlera les ailes. Kubrick filme ce processus d'auto destruction comme un thriller, aux images fascinantes, bleutées, peuplés de personnages aussi tordus qu'attachants (le loueur de vêtements, la prostituée, la veuve hystérique). La longue scène de l'orgie, théâtralisée à l'excès, parvient à nous troubler, autant qu'elle déstabilise Bill Harford. Et Kubrick l'a filmée telle qu'un personnage comme Harford pouvait la fantasmer.
EYES WIDE SHUT c'est une oeuvre complexe, superbement maîtrisée, dont on découvre la finesse et la beauté après plusieurs visions. L'émotion, le trouble, comme toujours chez Kubrick, naît de la force des images, plus que de ces personnages. Il renvoie à 2OO1 (la porte battante de l'hôpital, filmée comme la roue spatiale). Ce n'est pas un film psychologique, mais un film sur les sens, les sensations (le doute, la peur, la paranoïa), que Kubrick rend palpables par le seul rythme d'un travelling, ou un long plan fixe, par les couleurs. Regardez les deux monologues de Nicole Kidman : dans le premier, elle est éclairée en orange, et derrière elle, une pièce bleue. Dans le second, après son cauchemar, c'est l'inverse. Kubrick travaille sur notre rétine ! Nous sommes plongés entre fantasme et réalité. Le docteur Harford erre dans un monde aux limites du réel, impression accentuée par la reconstitution des rues new-yorkaises, qui sonnent très « studio ». Déstabilisé par l'aveu de sa femme, son monde s'écroule. Il va chercher des réponses en lui même, et s'y perdra encore plus. C'est un personnage kubrickien au sens où il laisse ses sentiments le dominer. La perte de contrôle est un des thèmes majeurs de Kubrick, le dérèglement des normes, de même que l'explosion du socle familial (LOLITA, SHINING, BARRY LYNDON). La présence du masque sur l'oreille va littéralement l'achever ! Image sujette à réflexion, comme la photo du bal à la fin de SHINING.
Pourquoi avoir choisi le couple Cruise-Kidman ? Comme je le disais dans ma chronique sur BARRY LYNDON, quand Kubrick souhaitait de grands acteurs, il prenait James Masson, Nicholson, Sellers... et pas Ryan O'Neil. On a dit qu'il avait besoin d'un vrai couple pour tourner des scènes de sexe explicites ? Or, entre les deux personnages, il n'y en a pas vraiment. Pour faire un coup médiatique, l'affiche du siècle ? Kubrick n'avait pas franchement besoin de ça (où sont les stars dans FULL METAL JACKET ?) Le réalisateur était-il sous la coupe des scientologues ? Ben voyons... Mais sans doute a-t-il senti l'aspect artificiel de l'acteur Tom Cruise, sa soif d'ascension social et de pouvoir, via la Scientologie, qui cadrait bien avec le personnage d'Harford. C'est une hypothèse... Kubrick n'a pas eu le temps d'en parler avec Michel Ciment, rare journaliste avec lequel il s'entretenait après chaque film. En tout cas, l'acteur ne s'en sort pas si mal, mais c'est Nicole Kidman qui irradie le film de sa présence.
Le dernier opus de Stanley Kubrick, bien qu'ayant un goût d'inachevé selon moi, clôt une carrière unique, exemplaire, de la plus belle manière. Dans FOLAMOUR, Kubrick montrait l'autodestruction d'un monde, dans ORANGE MECANIQUE d'une société. Il se concentre ici sur un couple, mais au fond, nous redit le peu de foi et de crédibilité qu'il portait au genre humain. Et la dernière réplique du film nous en dit long. Dite par Nicole Kidman, le soir de Noël, dans un magasin de jouets, affichant le masque du bonheur retrouvé, que l'on sait précaire, voire illusoire. Réplique à rapprocher de celle du Joker, à la fin de FULL METAL JACKET.