Incroyable histoire que celle de Lee Fields, artiste 100% black qui débute sa carrière à la fin des années 60, qui demeure plusieurs années dans l'ombre des plus grands en gagnant le surnom de "Little JB" ("Petit James Brown"), puis qui sombre dans l'oubli, pour renaître tel un phénix à l'aube du 21° siècle, d'abord avec sa prestation auprès de Martin Solveig pour le titre "Jealousy", de quelques featuring sur les albums de Joss stone, avant d'enregistrer trois albums comme exhumés des années 60 et 70, alors qu'ils sont parfaitement récents !
Ce troisième opus, certainement le plus ambitieux des albums de Lee Fields, découle d'une impressionnante production de puriste, d'un esprit vintage extrême. Je m'amuse régulièrement à faire écouter des extraits de cet album à des personnes qui ne connaissent pas cet artiste, leur demandant de le dater, et ça marche à tous les coups : 1970 !
On pense alors, et pour de multiples raisons, au génial Al Green. Déjà par rapport à son album
Lay It Down de 2008 : De la même manière, l'auteur de
Let's Stay Together nous sortait une pépite intemporelle, qui aurait très bien pu être enregistrée 35 ans plus tôt. Autre point de comparaison, Fields met le paquet sur les accents blues et aligne les ballades, dans le plus pur esprit "Greenien", où le blues et la soul se mêlent dans la magie la plus pure. Et je trouve finalement que l'interprétation de Lee Fields tient autant de James Brown que d'Al green.
La pochette de l'album, conçue au départ pour le marché du vinyle, qui montre le chanteur regarder à travers une fenêtre illuminée comme s'il contemplait l'avenir depuis un intérieur d'hier, joue sur les stéréotypes et la typographie des albums d'antan. Il suffit de jeter un œil sur ces références pour s'en convaincre :
Lets Stay Together,
Muddy Waters "Live",
What's Going On,
All Directions,
Curtis...
Ecouter Lee Fields, c'est s'adonner au classicisme d'une soul encore intacte quarante ans plus tard !
Le premier album,
Problems (2002), est une resucée du "style James Brown", qui fait clairement penser à
Maceo Parker, avec les mêmes errances et les mêmes approximations, des entrées en matières très percutantes, mais pour ce qui est des mélodies et des arrangements, on repassera... On ne peut pas dire qu'il soit vraiment très bien produit.
Le second,
My World (2009), est un petit bijou de groove chaleureux et sincère. Bénéficiant cette fois d'une brillante production, Lee nous offre une relecture adoucie et classieuse de son illustre modèle, aux arrangements magnifiques, avec de superbes instrumentaux et des compositions à tomber.
Il est pourtant encore en dessous de cette bombe qu'est "Faithfull Man" ! Ce troisième opus est nettement le plus inspiré, le plus céleste et le plus magique de tous.
Autant le dire : rien n'est à jeter dans ces dix titres. d'une entrée en matière fulgurante avec le titre "Faithful Man", qui déploie immédiatement la voix lessivée mais puissante du chanteur, au somptueux et inspiré "Wish You Were Here", qui convoque les chœurs, les violons et les cuivres de la grande époque, jusqu'au final "Walk On Thru That Door" et la moiteur de son atmosphère, en passant par un "Intermission" instrumental (histoire de rappeler qu'un album de Lee Fields, c'est aussi de la musique...), un "I Still Got It" aux relents de "It's a man's man's man's world" et un "You're The Kind Of Girl" plus funky, c'est tout le travail d'orfèvre de cet artiste en dehors du temps qui nous tend les bras pour un disque impossible à arrêter sitôt qu'il est lancé, et qui risque de faire chauffer vos platines jusqu'à l'usure.
Magnifique, classieux, précieux et miraculeux, surtout en ces temps de soupe musicale où la plus-part des artistes noirs, autrefois inventeurs de la musique moderne, semblent ne plus s'adonner aujourd'hui, par le biais du hip hop et de manière incompréhensible, qu'à du bling bling vulgaire et racoleur. Loin de moi l'idée réactionnaire de prétendre que "c'était mieux avant". Mais j'avoue que les excès débilitants de la variété actuelle font passer cet artiste pour un survivant salvateur. Que Dieu lui prête vie !