« Faut-il sortir de l'euro ? » : Jacques Sapir pose une question, mais à l'évidence il donne sa réponse. Elle est positive et il suffit pour le comprendre de considérer la dernière phrase du livre : « L'euro est entré dans sa phase terminale » (p. 192). Pourtant, la position de Sapir n'est pas de principe. Dans une note de bas de page (p. 151), il indique même que jusqu'au printemps 2011, il était plutôt favorable à une autre voie : celle d'une monétisation directe de la dette des États par la Banque centrale européenne. Idéalement, ce serait la meilleure solution possible face à la crise de la dette publique affectant une bonne partie de l'Europe. Mais depuis le difficile accord des 27-28 octobre, cette option ne paraît plus avoir, aux yeux de l'auteur, la moindre chance d'advenir. Le scénario optimal n'étant plus plausible, Sapir se tourne vers le « Plan B » que constitue la sortie de l'euro. Et, à cet égard, et comme il le fait dans chacune de ses contributions, Jacques Sapir déploie avec compétence et en s'appuyant sur une importante base bibliographique, un ensemble argumentatif tout à fait significatif.
Mais, pour commencer, Sapir entreprend un « voyage aux sources de l'euro » (titre du premier chapitre). Il montre que « l'euro est dès ses origines un mécanisme incomplet et ne pouvait que l'être » (p. 23). La monnaie unique correspond à un État fédéral qui, dans le cas de l'Europe, n'existe pas. Il faudrait a minima, pour ce faire, disposer d'une forte solidarité fiscale permettant efficacement de suppléer aux importantes inégalités de développement. Or la contribution moyenne des États à l'Europe représente 1,26% du PIB quand dans un « vrai » État fédéral, cette part devrait atteindre entre 14 et 18% (cf. p. 43). En fait, la charrue a été mise avant les boeufs : on a instauré l'euro pour que, crise et solution à la crise aidant, l'Europe aille vers le fédéralisme, mais ce « fédéralisme furtif » (p. 40) est un « pari très dangereux » (p. 41). Et puis, la monnaie unique n'a jamais vraiment tenu ses promesses. Elle devait favoriser la croissance : en fait, entre 2001 et 2011, le taux de croissance dans la zone euro est de 1,1%, alors que la moyenne de l'OCDE est de 1,8 % (1,9 % pour les USA, 2,1% pour le Canada, 3,1% pour l'Australie, etc. - cf. tableau p. 59). On s'attendait à ce que l'inflation soit homogène selon les pays de la zone : ce n'est même pas le cas (cf. tableau p. 52). Enfin, alors que par définition une monnaie unique interdit la spéculation sur les taux de change, en réalité celle-ci se reporte sur les taux d'intérêt de la dette souveraine selon les pays.
Dans le chapitre 2, « l'Europe au risque de l'euro », Sapir s'attaque à la stratégie qui voudrait coûte que coûte préserver l'euro. « Coûte que coûte », c'est le cas de le dire, car le prix en termes d'austérité serait considérable. C'est déjà le cas pour la Grèce dont le taux de pauvreté atteint 25% et pourrait grimper jusqu'à 36% si de nouvelles mesures de rigueur sont mises en oeuvre... La fiscalité accrue et les ponctions dans les dépenses publiques impliqueraient une récession, voire une régression, de l'activité avec pour conséquence une augmentation du taux de la dette - mécaniquement le dénominateur diminue - et l'enclenchement d'une spirale économique dépressive.
Enfin, dans un dernier chapitre, Sapir entrevoit les solutions possibles. Il balaie d'abord les jugements à l'emporte-pièce qui tenteraient de faire croire que « l'euro c'est la paix sur le continent européen » ou « l'euro c'est l'Europe » : « ce sont, dit-il, des injures à l'intelligence qui montrent un mépris de l'Histoire et de ses réalités » (p. 169). Au contraire, il faut craindre que les négociations inabouties et les efforts sans cesse demandées aux populations n'attisent des sentiments conflictuels entre les peuples européens. Plus haut dans le livre, Sapir écrit même : « c'est bien l'euro contre les Européens et, en définitive, contre l'Europe » (p. 107).
Il analyse ensuite les caractéristiques d'une sortie de l'euro. Celle-ci passerait par une monétisation partielle de la dette publique (dès lors par la Banque de France, la BCE ayant renoncé à cette possibilité) et par une dévaluation de la monnaie. Reprenant une analyse de Patrick Artus, il montre qu'un taux de change adéquat pourrait très vite favoriser la croissance économique et rétablir les finances publiques. Pour résumer son analyse, on peut utilement reprendre cette phrase : « En fait, une sortie de l'euro provoquerait un choc immédiat suivi d'une période de forte croissance, alors que le maintien dans l'euro nous impose une dégradation régulière de la situation et une baisse du pouvoir d'achat inéluctable » (p. 166).
On ne saurait bien sûr, dans un simple commentaire, rendre compte dans le détail de toute la richesse analytique que contient cet ouvrage : sur la monnaie commune préférable à la monnaie unique, sur l'importance de l'État-Nation, sur la réindustrialisation du pays, sur la fausse solution du recours aux BRICS, etc. Cela ne rend la lecture du livre que plus indispensable encore.
Face au débat qui a été initié et qui ne peut que se renforcer quant au devenir de la zone euro, l'ouvrage de Sapir constitue une contribution essentielle. Vouloir éluder ce débat ou le clore à peine ouvert, au prétexte notamment que la sortie de la monnaie unique est préconisée par le Front national, serait d'une grande stupidité et d'une coupable inconséquence. Après tout, d'autres voies, avec ou sans sortie de l'euro, peut-être non encore pensées à ce jour, pourront être proposées à la faveur d'un tel débat. Pour le moins, l'euro ne doit pas être un tabou.