FAUX-SEMBLANTS sort sur les écrans en 1988, et cumule les récompenses à travers le monde. Il reste à ce jour un des films les plus célèbres de son auteur, David Cronenberg. Deux ans plus tôt, avec LA MOUCHE, le canadien signait son premier film majeur, très ancré dans le genre fantastique. Avec FAUX-SEMBLANTS il reste fidèle à ses thèmes (le double, la déchéance, les manipulations génétiques) mais sans avoir recours aux figures classiques du film d'horreur... ce qui en fait sans doute un film encore plus épouvantable !
Autant certains metteurs en scène aiment l'emphase, le lyrisme, les chemins tortueux, la dilatation du temps, autant Crononberg est lui adepte de la rigueur. Le chemin le plus court entre deux points reste la ligne droite ! Après un splendide générique, dont de vieilles gravures amènent le spectateur directement au coeur du sujet, Cronenberg pose sa situation et ses personnages en quelques scènes courtes et explicites. Deux jumeaux, Beverly et Elliot Mantle, qui adolescents, s'intéressent de près à l'intimité féminine, l'étudient, la dissèquent, deviennent logiquement de brillants gynécologues, et n'ont de cesse de perfectionner leur discipline pour la hisser au rang des Beaux Arts. Ces deux là ne forment qu'une seule entité. Mais quand Claire, une patiente, est séduite par Beverly, celui-ci refuse de partager avec son frère...
Comme toujours chez Cronenberg, la mise en scène est fluide, rapide, aucune scène n'est superflue. Il faut aller à l'essentiel, ne filmer que ce qui nourrit l'intrigue et les personnages. Aucune digression. Cronenberg nous distille une mise en scène élégante, aux cadres très étudiés, travellings millimétrés, aux couleurs et lumières accordées (des gris acier, des bleus métalliques, des beiges). L'élégance de la forme ne fait que plus resortir le fond des âmes torturées, les névroses et déviances de ses personnages. Cronenberg insiste sur l'aspect rituel, théâtral, des prestations des deux médecins. Illustration avec cette scène d'intervention, où les champs opératoires, les blouses et calots, éclatent d'un rouge vif (contraste avec la palette du film jusqu'à présent). Beverly se fait habiller, les bras en croix, comme un grand prêtre avec une cérémonie. Posture christique. Car dans leur recherche de perfection, les frères Mantle (notamment Bev) se placent au dessus des hommes. Ils sont des dieux. Pour justifier l'utilisation de nouveaux instruments gynécologiques qui ont blessé une patiente, Beverly dira à son frère : « mais c'est le corps de cette femme qui est une hérésie ! ». Hérésie : qui du point de vue des religieux, n'est pas conforme à l'orthodoxie...
Ce film est l'étude d'une lente descente aux enfers, d'un trio amoureux qui n'aurait pu n'être que graveleux, mais qui tourne à la tragédie. Le lien entre les jumeaux intriguent leurs patientes, et le monde scientifique. Mais aussi le spectateur, qui parfois se demande lui-même qui est qui. Cronenberg entretient ce doute, jusque dans la terrible scène finale. Beverly, l'introverti, le travailleur forcené, s'enfonce dans la dépression, la drogue. Son frère ne peut le laisser dépérir, il en serait la première victime (admirable scène évoquant la séparation de siamois). Elliot n'a qu'un choix : plonger avec son frère vers l'enfer, pour l'aider à remonter, ou pour s'y repaître avec lui... Les deux dernières scènes, muettes, montrant un des deux frères sortant d'un l'immeuble, essayant d'appeler Claire au téléphone, puis rebrousser chemin, et finalement rejoindre sa moitié, est terrifiante.
On ne peut parler de ce film sans s'arrêter sur la prestation de Jeremy Irons. Il est prodigieux. Il interprète les deux rôles Mantle. Cronenberg n'a pas recours aux effets spéciaux pour dédoubler son acteur (aujourd'hui, le numérique permettrait de le faire plus aisément qu'à l'époque), ce qui augmente les contraintes de mise en scène. Chaque posture, chaque gestuelle est étudiée pour que l'acteur et sa doublure puissent jouer ensemble, dans un même plan. Geneviève Bujold est elle aussi admirable, sensuelle et troublante (comme d'habitude...). David Cronenberg a réalisé un film superbe, profond, traumatisant (plus encore j'imagine pour les spectatrices), où le corps, le corps meurtri (Beverly demande à un sculpteur de lui fabriquer ses instruments, pour opérer des « mutantes »), les déviances, les perversions, trouvent encore une large place.
Avec FAUX SEMBLANTS, LA MOUCHE
La Mouche, ou ses deux derniers métrages en date
A history of violence,
Les promesses de l'ombre - Edition Collector David Cronenberg se pose comme un des plus grands auteurs de cinéma de ces vingt dernières années.
PS : c'est sur cette franche comédie, légère, divertissante et poilante, que je prends mes quartiers d'éte !