Quel est le compositeur qui, né à Bonn, parcourut l'Europe,vécut une large partie de sa vie à Vienne et fut un pianiste virtuose ? On pense tout de suite à Beethoven. Précisons que ce compositeur est né en 1784 et qu'il est mort en 1838... Ce n'est plus Beethoven. Ecoutons ce disque, et peut-être surtout le deuxième concerto porté sur ce disque (l'opus 123, composé en 1806) : on dirait bien Beethoven, en effet. Mais ce n'est pas lui.
Avoir été l'élève, le secrétaire, le copiste, l'ami de Beethoven fut un immense avantage pour sa carrière, mais aussi la cause de son oubli rapide : Ferdinand Ries, car il s'agit de lui, est un compositeur qui mérite amplement d'être redécouvert.
Ce disque comporte deux de ses nombreux concertos pour piano. Il est sans équivalent dans la discographie, puisque ces concertos n'avaient jamais été édités et joués depuis l'époque de leur composition. Servies par une prise de son claire, qui met bien en avant le piano sans couvrir l'orchestre, ces interprétations forment un ensemble très agréable. Le pianiste a une jolie sonorité, et l'orchestre ne semble jamais massif.
Quel est le style de Ferdinand Ries au piano ? Il est difficile de répondre d'emblée à une telle question, car vignt années séparent les deux compositions.
Dans le premier des concertos à avoir été composé, l'opus 123, on sent une influence très marquée du jeune Beethoven, celui du deuxième concerto pour piano. Les premiers mouvements sont comparables, à la fois par le classicisme de leurs traits et par la virtuosité perlée du jeu du soliste. Ancré dans l'héritage du XVIIIe siècle, ce mouvement est d'une belle ampleur. Le mouvement lent est lui aussi fort plaisant, mais n'a pas la même profondeur expressive (ni la même durée) que chez Beethoven : il manque sans doute à Ries une douleur intime, une souffrance profonde, un tourment que son maître faisait ressortir dans ces moments d'expressivité. Le final, qui adopte la forme traditionnelle du rondo, débute par un tutti d'orchestre, suivi par de larges gammes qui préfigurent le premier mouvement du concerto l'Empereur. Mais le thème qui suit immédiatement retrouve une légèreté virtuose fort agréable mais moins intéressante. Un auditeur peu averti pourra sans hésitation attribuer ce joli concerto à Beethoven...
Le premier concerto qui figure sur ce dique, composé bien plus tard, est d'une toute autre ampleur. Le premier mouvement est très majestueux, l'orchestration témoigne d'une grande maturité. Le classicisme hérité du XVIIIe siècle semble plus lointain, l'inspiration est plus directement romantique et fait penser au premier concerto de Chopin. Ce mouvement est le plus longuement développé. Il ménage de beaux moments de virtuosité sans que jamais cela ne semble factice. Le mouvement lent est très beau, les couleurs instrumentales sont bien choisies et rappellent encore Chopin (y compris dans le raffinement de la partition pour piano), mais la mélodie manque de profondeur parfois malgré des idées harmoniques intéressants, et le mouvement reste très bref : en cela, l'écriture reste classique. Le rondo, très chantant, est une invitation à la danse fort plaisante.
Méconnus, ces concertos pour piano trouvent leur place entre ceux de Beethoven et ceux de Chopin. Ils forment une transition stylistique intéressante entre ces deux compositeurs et constituent un témoignage sur la transition du classicisme au romantisme. De plus, leur écoute reste un vrai moment de bonheur.