Le public et le métier semblent avoir redécouvert Jean Ferrat au lendemain de sa mort survenue en mars 2010. C'est à la fois surprenant et heureux. L'ermite ardéchois est un cas à part dans la chanson française, un modèle d'honnêteté et d'intégrité, qui n'a rien enregistré durant les quinze dernières années de sa vie, peut-être conscient d'avoir déjà tout dit et de n'être plus en phase avec l'époque. Même le grand Brel avait cédé à la tentation de revenir au disque un an avant sa mort. Le silence, n'en déplaise à certains, fut un acte de résistance très fort de la part de Ferrat, face à une industrie du disque à la dérive et à un monde devenu trop complexe à analyser. Ainsi, Ferrat 95 (sorti en fait fin 94) est le dernier enregistrement de Jean Ferrat, qui se fait l'interprète de Louis Aragon pour tirer sa révérence. On connaît l'affection de Jean pour l'auteur des "Yeux d'Elsa". Leur rencontre a déjà accouché de quelques chefs-d'oeuvre historiques (Aimer à perdre la raison, Que serais-je sans toi, Heureux celui qui meurt d'aimer, Au bout de mon âge).
Ici, ces 16 nouveaux poèmes d'Aragon (sous-titre de l'album) sonnent un peu comme le bilan d'une oeuvre et d'une vie (celles de Ferrat et d'Aragon en même temps). Les textes racontent un siècle d'espoir, de combat, d'amour et d'amitié, comme autant de rêves fracassés contre la dure réalité du Stalinisme, dont le dernier titre "Epilogue", dresse le constat amer et donne au recueil une tonalité assez pessimiste. Pourtant, l'album sonne avant tout comme une ode à la beauté de la nature (Pourtant la vie), à celle de la femme (Devine), à l'art rédempteur (Les oiseaux déguisés), malgré la fuite du temps et la vieillesse qui pointe (J'arrive où je suis étranger). Ce sentiment de nostalgie apparaît dans "Les feux de Paris", superbe hommage à la ville-lumière d'avant l'électricité et "Chambres d'un moment", qui évoque les prostituées de la belle époque. Mais les plus grands moments de l'album restent sans doute les vibrants hommages qu'Aragon rend à ses amis artistes et frères de combat (Complainte de Pablo Neruda, Pablo mon ami, Carco, Chagall). On soulignera la pertinence de la mise en musique des poèmes, avec une palette orchestrale très variée (valses, flamenco) qui ne trahit jamais le propos et donne du relief à cette véritable "légende des siècles" des temps modernes.
Ce Ferrat 95 est un disque essentiel à qui veut comprendre l'oeuvre et la pensée d'un de nos plus grands auteurs-compositeurs, qui consacra sa vie à chanter l'amour et la révolte.