Cette version de Fidelio, unique opéra de Beethoven, que vient de faire paraître Testament, n'est pas encore la version de référence (la gravure officielle de Klemperer chez EMI fait toujours autorité), mais elle mérite de l'être.
Hélas ! L'enregistrement est mono (il date pourtant de 1961), ce qui nous prive de la splendeur de l'œuvre, car si elle avait été stéréophonique, cette version aurait été incontestablement la plus réussie, la plus aboutie. Car tout, dans cette version, frôle le superlatif.
Il s'agit d'une version "live", de concert, avec les bruits de scène, la tension dramatique, les applaudissements... et, surtout, les bruits de chaînes dans le deuxième acte, fondamentaux pour comprendre le final. Les chœurs et l'orchestre de Covent Garden sont superbes, la ferveur des solistes extraordinaire et la qualité du plateau rarement égalée. Klemperer, de plus, signe aussi la mise en scène.
Cette version "live" de Klemperer peut être comparée à deux autres versions : celle, stéréo, réalisée avec le Philarmonia un an plus tard, et celle, mono, de Furtwängler. Il faut rappeler les liens très particuliers qui unissaient Klemperer à cet opéra, et la vision radicalement opposée à celle de Furtwängler qu'il en donne, plus hautaine, plus lointaine. La psychologie des personnages est ici extraordinairement fouillée, même chez les personnages secondaires. Jaquino est vraiment un jeune homme, bouillant et éperdu, amant malheureux et délaissé. Séna Jurinac campe une Léonore superbe. Vickers nous donne vraiment à entendre un Florestan assoiffé depuis 15 jours... Mais le Pizzaro de Hans Hotter est absolument superbe et donne à son personnage une noirceur parfois terrifiante.
Cette version de Fidelio ne double donc pas la version stéréo publiée chez EMI, somptueuse par ailleurs. Elle la complète. Plus alerte, plus vivante, on peut y préférer quelques morceaux de bravoure. L'ouverture est alerte ; le final du premier acte est construit avec rigueur ; les duos Rocco-Pizzaro (quelles voix magnifiques que celles de Gottlob Frick et Hans Hotter !) sont absolument superbes, la confrontation Fidelio-Florestan est émouvante à souhait, et le final du second acte, absolument superbe et bouleversant, est ponctué par la rupture très sonore des chaines de Florestan.
Si certains passages sont mieux rendus dans la version officielle (comme le chœurs des prisonniers, le quatuor vocal du premier acte), force est de constater la puissance évocatrice de cette version, Klemperer réussissant encore une fois à donner à ce drame une dimension universelle.
Voici donc une version enthousiasmante, originale, inédite, qui offre un regard fort et puissant sur une oeuvre unique. C'est véritablement un chef d'oeuvre, qui provoque une formidable jubilation lorsqu'on l'écoute. Voici un disque à écouter et reécouter !