Excellente initiative que ce disque, qui réunit des musiques composées par Ravi Shankar et Ustad Vilayat Khan, essentiellement pour les plus grands films de Satyajit Ray, mais aussi pour
Le Fleuve de Jean Renoir, dont on sait qu'il persuada Ray de se lancer dans la réalisation après que celui-ci l'avait assisté sur ce film tourné en Inde.
Disons-le tout de suite, afin d'éviter les déconvenues. Mêmes remastérisés, ces enregistrements, comme les bande-sons des films eux-mêmes, trahissent leur âge et ne sont pas dans un état faramineux. Le son est dans l'ensemble un peu étouffé, et il y a le plus souvent un souffle assez présent. L'équilibre entre les instruments est loin d'être idéal, le son est parfois saturé, etc. Mais pour tous ceux qui, comme moi, aiment profondément ces films, dont le souvenir n'est pas dissociable de leur musique, ce disque s'impose de lui-même, au-delà des imperfections techniques. De toute façon, pouvait-on vraiment faire mieux, à moins de procéder à une restauration bien trop coûteuse vu le faible public concerné? Espérons toutefois que cela vienne un jour...
Cet album commence avec trois titres, consacrés à chacun des films composant la sublime
The Apu Trilogy : Pather Panchali / Aparajito / Apu Sansar /
Trilogie d'Apu de Satyajit Ray (voir mon commentaire sur ce coffret). Chaque titre, allant de 4' à 10', est un montage, relativement bien réalisé, des morceaux émaillant le film. Deux autres compositions de Ravi Shankar viennent clore l'ensemble qui lui est consacré, dont un autre film de Ray et la musique qu'il a composée pour un film de l'animateur Norman McLaren. Manque la très belle musique composée pour un autre chef-d'oeuvre de Ray:
La Déesse.
Il est évident que si l'on veut goûter tout l'art de Ravi Shankar, il faut se reporter à d'autres de ses disques de ragas, comme par exemple le coffret DG paru récemment, réunissant ses trois magnifiques contributions pour cette firme:
The Master. Mais, au-delà même de ce qu'elles évoquent pour qui connaît bien les films, ces compositions sont bien dans la première manière de Shankar. Enregistrées en une seule session de plusieurs heures, elles furent d'après les dires du maître composées et improvisées après avoir vu le film et "en avoir absorbé l'esprit", en ayant juste jeté quelques notes et ébauché des thèmes pendant la projection. On pourrait jusqu'à un certain point dire de la musique de Shankar ce que lui-même dit de Pather Panchali / La Complainte du sentier, le premier volet de la trilogie d'Apu: "Bien qu'il soit techniquement moins parfait que ses films ultérieurs, il a un naturel, un lyrisme, une spontanéité, une absence de sophistication charmante qui coïncident pour donner au film une belle unité".
La musique d'Ustad Vilayat Khan, si centrale dans cet autre chef-d'oeuvre de Ray qu'est
Le Salon de musique, est à la seule écoute peut-être la plus élaborée, la plus belle. Il faut malheureusement ajouter que c'est peut-être celle qui bénéficie du moins bon son de toutes celles qui figurent ici (comme dans la copie du film, malheureusement franchement pas très bonne). Le chant apporte une autre couleur, et elle arrive à être aussi fascinante sans les images qu'avec. La musique composée pour le film de Renoir est tout aussi magnifique, qu'elle évoque la vie au bord du fleuve ou qu'il s'agisse de la musique accompagnant un mariage ou des funérailles.
Au total, ce disque propose un son qui n'est jamais parfait, mais dont l'écoute réservera quelques trésors pour tous ceux qui sauront dépasser le stade du son parfois un peu précaire. Et plus encore pour tous les amoureux de ce cinéma si précieux, de ces oeuvres de cinéastes humanistes qui ont su montrer la beauté profonde de ce pays, qu'ils en aient été originaires ou non. La musique n'est pas pour rien dans la façon dont elle permet à ces films de chanter la beauté des paysages, des gens, des choses. Sans être aussi savantes ou abouties que la musique indienne peut parfois l'être, ces compositions pour des films donnent à entendre tout le sel de la musique indienne, autant qu'elles nous donnent à voir ce qu'elles portent ou retranscrivent.
Précisons que, pour une fois, les notes de pochette (en anglais uniquement) ne sont pas inexistantes ou sans intérêt, et que la plupart des informations sur les morceaux et les films figurent. A quelques exceptions près, mais c'est tout de même mieux que l'indigence générale des éditions au rabais.