Trois ans après
Psalm 69, qui marquait un aboutissement dans la carrière du groupe et annonçait l’arrivée de toute une descendance indus-metal (Rammstein, Stabbing Westward, Marilyn Manson, Orgy), le groupe sort
Filth Pig, un des albums metal les plus attendus de l’année. Mais alors que beaucoup espéraient un disque dans la continuité du précédent, ce sixième album studio prend tout le monde à revers. Ce qui aura l’heur de déplaire à nombre de critiques rock et vaudra aussi à Ministry de s’aliéner une partie de son public.
Avec
Filth Pig, Ministry gagne en pesanteur ce qu’il perd en frénésie. Bien entendu, le groupe ne brade ni la rage, ni la voix criarde et distordue et les riffs en boucles ; mais les tempos sont considérablement ralentis et la guitare est privilégiée au détriment de la machine, les samples étant beaucoup plus rares. Autrement dit : tout en conservant une sonorité distincte, Ministry donne ici à son métal une coloration plus «heavy» – encore que l’adjectif («lourd») soit inapproprié et qu’il serait plus judicieux de dire «écrasant». Malgré deux ou trois morceaux plus faibles, l’album est solide et cohérent. Les quatre premiers morceaux, tous très accrocheurs, s’enchaînent parfaitement sans se répéter. La lourdeur des guitares, la lenteur du tempo, la répétitivité des riffs en font des compositions hypnotiques à l’ambiance étouffante.
A partir de
«Useless», les compositions sont moins écrasantes de lourdeur et entêtantes de répétitivité que les premières, bien qu'assez étouffantes.
«The fall», seule composition de
Filth Pig dont les guitares sont très en retrait, en est une des grandes réussites – même s’il est peu représentatif du disque. Autre réussite : la reprise de
«Lay lady lay», de Bob Dylan. D’un morceau au suivant, le disque épouse la trajectoire de l’enfoncement dans le désespoir. Et chaque titre semble acculer l’auditeur à la prostration ou au balancement d’un fou en camisole.
Car l’ambiance du disque est beaucoup plus sombre que celle du précédent. Si
Psalm 69 était un album de révolte,
Filth Pig est infiniment plus personnel. Al Jourgensen connaît alors des problèmes personnels (divorce et addiction à l’héroïne) qui assombrissent son moral. Le titre de l’album, que l’on pourrait traduire par
«Porc crasseux» ou
«Sale porc», dit clairement tout le dégoût qu’il semble se vouer. Le désespoir – et sa corolle nihiliste de fantasmes destructeurs et de pensées morbides – est de toute évidence l’état d’esprit qui a présidé à la composition et à la réalisation de
Filth Pig. Dans ses paroles, Jourgensen se dit mort (
«I’m the dead guy»,
«Dead guy»), inutile (
«Useless and braindead»,
«Useless») et multiplie les constats amers sur son passé – notamment conjugal (
«Our life was just a joke» ,
«Game show»). Sa vie est ravalée au rang de tas de décombres (
«Crumbs» :
«I never had a life / I don't even know what life is»). Sa seule compensation semble la contemplation ou l’espérance du malheur des autres (
«Where’s my compensation ? / Watching others fall / Welcome to the fall / Everything is useless» -
«The Fall») et l’expression d’une fascination pour la violence, l’absurde et la destruction – comme le démontrent les titres des chansons. L’album s’achève avec
«Brick windows», morceau évoquant la solitude et l’autodestruction (
«Been bangin’ my head against the window»), l’indifférence au sort du monde (
«Some people say the world’s on fire») – et finalement le confort de la folie et de la réclusion (
«Sweet home alone in alienation / Brick Windows»).
Si le terme de «nihiliste» a été beaucoup employé pour qualifier la démarche de Ministry sur d’autres albums, seul
Filth Pig mérite sérieusement ce qualificatif. Cet album, qui a quelque chose de particulièrement intime pour Al Jourgensen, demeure l’un des favoris de sa discographie. Il est aussi l’un des tout meilleurs du groupe, peut-être le dernier à avoir été aussi réussi – la suite de la discographie étant très inégale.
Mikaël Faujour - Copyright 2012 Music Story