Firmin, de Sam Savage, est un petit conte moderne, publié à Actes Sud. Un rat naît dans une cave de Boston dans les années 60. Il s'avère que cette cave appartient à une librairie et que le rat, en se nourissant de papier, découvre un jour qu'il sait lire... Du coup, il cesse de dévorer les livres au propre, pour les dévorer au figuré. De ces sommes de lectures, il apprend sur les hommes, la société et le monde, mais ne peut malheureusement, et ce malgré ses efforts désespérés, communiquer avec les hommes.
L'histoire est une remémoration, par ce petit rat cultivé, de sa vie de lecteur isolé au milieu d'animaux qui ne le comprennent pas et de "grands esprits humains" qui ne peuvent savoir ce qu'il pense. Au delà de l'aspect formel, toujours un peu enfantin, du conte antropomorphique, la réflexion sous-jacente est assez fine : le lecteur qui dévore des livres est souvent condamné à ne jamais vraiment pouvoir les partager, dans un monde qui ne reconnaît pas l'enrichissement personnel, la culture et le partage comme des valeurs centrales. L'individu qui refuse de ne faire que consommer et forniquer s'isole dans une société conformiste et le sentiment de supériorité qu'il tire en se comparant à ses congénères se métamorphose vite en constat de solitude totale. Lire, apprendre, connaître ne peuvent être que les moyens d'une fin supérieure, si ce n'est ni la carrière, ni le partage - impossibles dans son cas - qu'au moins l'étude soit le marchepied vers une forme de bonheur ou, pour le moins, d'équilibre. Ce n'est pas le cas, Firmin n'a pas une vie beaucoup plus joyeuse que ces congénères et on en vient presque à regretter qu'il ait cette conscience, ce fardeau à porter sur ses maigres épaules voûtées. Il sait lire mais il ne peut rien faire de ce qu'il apprend, les connaissances qu'il accumule ne lui donnent aucun moyen d'atteindre son objectif (à savoir : communiquer avec les humains). Et si cette connaissance ne sert pas une fin bien particulière, que lui aura-t-elle permis? Que lui auront donné ces milliers de lectures? Rien, ou peu s'en faut, et c'est sur ce constat amer et désabusé que s'achève le livre. Allégorie de la vie de milliers de lecteurs enfermés dans leurs prisons de papier et qui n'en feront jamais rien ?
L'écrivain, Sam Savage, publie là son premier roman et il a 68 ans : contrairement au petit Firmin, Savage aura réussi, peut-être de justesse, à laisser quelque chose dans une vie elle aussi probablement remplie de lectures.
Le style est léger sans être simpliste, l'auteur lâche quelques belles petites formules (dont une me plaît bien : "certains écrivains n'ont jamais égalé leur premier roman, je n'ai jamais égalé ma première phrase") et, en 200 pages, il parvient à composer une histoire un peu banale mais suffisamment finement racontée pour laisser un souvenir agréable.
Alors évidemment, ce n'est pas de la grande littérature classique. Mais pour de la petite littérature de divertissement, et à la condition d'apprécier ce genre, je trouve ça plutôt plus intelligent que la moyenne.