Autant commencer par celui - ci , celui par qui tout arrive , l'album "blues" ( 1985 ) qui installe Nick Cave comme l'un des disciples inspirés par les thèmes de cette musique et qui lui donne un début de reconnaissance ...
Dans cet album âpre , pur , sans joliesse , peut - être encore plus inconfortable que son précédent , From Her To Eternity ( mais moins que ceux de Birthday Party quand même ) Nick Cave se coltine encore une fois ses obsessions : la mort , la souffrance , la faute , la religion , le sacrifice , la perversité , le crime ( que des trucs super tordants ! ) ... et affiche clairement ses références musicales : Elvis , Hooker et le blues donc , mais aussi le country , le gospel comme autant de reliquats de clameurs éternelles , de plaintes le plus souvent souterraines , et parfois terrifiantes .
The Firstborn Is Dead commence , par "Tupelo" , dans un fracas de tonnerre , plein de menaces . Tupelo ( titre d'un morceau de Hooker qu'on entendrait presque grogner ici ) c'est la ville maudite , oraculaire , celle de la mort du frère jumeau d'Elvis à sa naissance , qui ne cessa d'hanter le king dès sa plus petite enfance . Comme le chante Cave , c'était prévu comme ça : "Mama rock your lil' one slow . The lil' one will walk on Tupelo , Tupelo-o-o-o-o ... He carried the burden outa Tupelo-o-o-o-o" ...
Après la ville , "Say Goodbye To The Little Girl Tree", nous emmène dans un chant dont l'aridité orchestrale ferait passer Townes Van Zandt pour un chanteur d'opérette ayant gagné à l'euro million . Nick Cave y fait toutefois preuve de fantaisie en renversant la logique de la murder song , faisant du prédateur attendu sa propre victime , mal gré qu'il lui en coûte ( "down , down , down , down , down , down and goodbye , for you know that I must die" ) ... Plus loin dans l'album , avec "Knocking On Joe" , complainte blues hantée sur un taulard qui se mutile afin d'échapper aux durs labeurs qu'on lui réserve , il évoquera encore ce désir de mort qui emporte cette fois jusqu'à l'aimée dans son sillage : "O Nancy's body is a coffin , she wears my tombstone at her head" ... Deux chansons sur la mort qui se font l'écho d'une perversité à laquelle Cave , pétri de religion depuis sa plus tendre enfance , aime se frotter sans jamais vraiment la condamner ( cf , l'album , assez moyen , des Murder Ballads ) .
Après les blues hallucinés et le country séminal , un gospel furieux pour une autre manière de chanter sa peine , ses peurs , ses haines ... "Train Long - Suffering" ( "On rails on pain" ) transgresse encore la tradition . Ici , ni raison ni apaisement , l'écho prenant au contraire un malin plaisir à scander le ressentiment de l'homme délaissé , bafoué , trahi , justifiant presque son envie de se venger de toutes ... Terrible chanson de haine !
"Black Crow King" , un titre qu'on jurerait emprunté à Hooker , est encore un vrai blues comme il se doit , mais à la Bad Seeds ( Cave écrit la majeure partie des titres et cosigne avec Bargeld , Harvey et même Adamson ) c'est - à - dire cruel et théâtral , une sorte de moquerie tragique et sardonique . L'Australien y campe un Lear pataud et ubuesque , prenant d'un coup conscience de sa vanité , après que tout le monde l'ait laissé à sa folie d'errant baptisé par la pluie ( il pleut beaucoup comme à Bleston , la ville de l'Emploi Du Temps , dans cet album apocalyptique et impitoyable ) ...
Avec "Wanted Man" Cave fait coup double : hommage à Dylan qui a écrit la chanson et à Cash qui l'a chantée mais sans la puissance et la colère qu'y met cette fois , le caveman littéralement possédé par la puissance évocatrice de cette litanie de noms de villes américaines qui n'offrent jamais aucun asile ( Cave y rajoute d'ailleurs quelques paroles de son cru : il avait des comptes à régler sans doute ) ... Extraordinaire !
Enfin , le sublime "Blind Lemon Jefferson" salue , en rendant hommage à l'un de ses maîtres , la beauté et la puissance têtue d'un blues éternel , métaphorique et poétique : "Blind Lemon Jefferson is a-coming , tap tap tappin with his cane ... O his road is dark and lonely . He don't drive no cadillac . O his road is dark and holy . If that sky serves as his eyes then that moon is a cataract"...
L'un des albums préférés du Diable !