Tous les fans de la série Twin Peaks ont gardé en mémoire les images ahurissantes de David Lynch et la musique si fusionnelle de Angelo Badalamenti. L'univers de Twin Peaks semblait si vaste que Lynch aurait pu passer le reste de sa carrière à en explorer les zones les plus secrètes si les producteurs affolés devant la direction prise par le récit ne lui avaient coupé les vivres, condamnant la série à une mort prématurée qui a lourdement pénalisé le cinéaste. Le livre qu'avait écrit à l'époque Jennifer Lynch (la propre fille du cinéaste), entièrement consacré à l'un des personnages centraux de la série, proposait une judicieuse exploration des inflexions mentales de Laura Palmer, à travers les pages de son Journal Intime, preuve s'il en était des innombrables ramifications qu'autorisait l'univers si riche et si complexe de David Lynch. Une BO officielle ayant vu le jour suite au succès de ladite série parcourait les ambiances rétro de Twin Peaks et permettait d'en retrouver les thèmes principaux. Deux ou trois chansons, fugitivement entendues au cours de certains épisodes de la série,y figuraient aussi.
Personne ne savait alors que ces chansons interprétées par Julee Cruise étaient extraites de son disque Into The Night, sorti en 1989, soit la même année que la BO de Twin Peaks. En effet, la belle pochette, surréaliste et mystérieuse, de cet album ne mentionnait ni le nom de Lynch ni celui de Badalamenti, ce qui peut expliquer pourquoi le lien entre la série et le disque de Julee Cruise ait pu échapper jusqu'aux fans les plus ardents. Même si Julee Cruise était un personnage récurrent de la série (c'est la chanteuse du bar nocturne où se rendent certains des habitants de Twin Peaks), son patronyme à l'époque restait totalement inconnu.
Into The Night est l'aboutissement d'une collaboration magique entre le cinéaste David Lynch, le musicien Angelo Badalamenti et la chanteuse Julee Cruise. Ces trois artistes s'étaient déjà rencontrés à l'époque du tournage de Blue Velvet, film duquel est extraite la chanson Mysteries of love qui figure également au programme du splendide Into The Night. Les neuf autres compositions sont inédites, à l'exception de celles qu'on entendait dans Twin Peaks.
L'atmosphère envoûtante qui se dégage du disque évoque l'aspect le plus romantique de Twin Peaks, pas forcément sa facette la plus exposée. Si vous mettez de côté les méthodes d'investigation farfelues de l'agent Dale Cooper, les détails sordides empruntés à la vie dissolue de Laura Palmer, que reste-t-il de la série ? Uniquement son environnement forestier sur lequel le manteau de la nuit vient déposer sa lourde chape pour y dissimuler les amours balbutiantes, leurs effleurements, leurs murmures et leurs premières déchirures. Vous l'aurez compris, Into The Night est une ode éthérée à l'amour. Ses chansons délivrent dix confidences, autant de peines de coeur. Le thème sentimental est le cliché le plus éculé des chansons populaires qui rappellent inlassablement qu'"amour" ne rime presque jamais avec "toujours".
Il peut sembler incongru de trouver le nom de David Lynch associé à un album de chansons sentimentales. C'est méconnaître le cinéaste de Blue Velvet et de Sailor et Lula, sa propension anachronique au sentimentalisme, aux élans du coeur, qu'il traîte toujours au premier degré dans ses films où alternent, comme deux faces complémentaires, l'horreur et le romantisme.
Si Julee Cruise prête sa voix exceptionnelle aux mélodies électro-acoustiques de Badalamenti, c'est à David Lynch que l'on doit les textes de ces dix slows nocturnes. Ô surprise ! Lynch se révèle un poète naïf. Il ne fuit pas la légèreté juvénile, au risque de plonger dans la mièvrerie, piège qu'il évite de justesse grâce à une plume poétique gorgée de fraîcheur qui fait la part belle à des vers brefs et à des assonances profondes en adéquation avec les ambiances mystérieuses et éthérées de la musique de Badalamenti. Dans ces évocations des amours juvéniles, le cinéaste-écrivain recourt à un vocabulaire simple mais à la haute teneur poétique. Il appelle tous les sens (tactile, olfactif, visuel, auditif) avec un sens inné du rythme juste et de la musicalité. Il convoque aussi tout un bestiaire symbolique (le cygne, le rossignol, le chien), le cosmos (la comète de Halley, les étoiles, le ciel), la météorologie (les nuages, le vent) jusqu'à constituer une cosmogonie des sentiments. La belle voix de Julee Cruise semble constamment sur le fil du rasoir, entre tristesse et ravissement, tendresse et froideur, clair et obscur. Une réverbération permanente lui confère un caractère spectral extrêmement prégnant qui s'harmonise admirablement avec la tonalité romantique des textes. Le corps des amants n'apparaît jamais uni, mais toujours morcelé par un emploi sensible de la métonymie : "your face", "your smile", your kiss", "my spine", your heart", "my cheek"...
L'amour entonné est toujours celui qui n'est plus, celui qui vient se lover dans les plus beaux souvenirs, source de regrets éternels.
La musique de Angelo Badalamenti embrasse plusieurs styles pour former un ensemble d'une rare cohérence : son rock rétro emprunte ses accents mélancoliques à Roy Orbison ou à Chris Isaac, notamment dans l'emploi judicieux de deux guitares électriques dont les accords déglingués ne sont pas sans lien non plus avec les ambiances du groupe Mazzy Star. La section rythmique flirte davantage avec le jazz et privilégie surtout les percussions légères, ce qui colore l'ensemble d'une atmosphère feutrée particulièrement reposante. Quelquefois, au détour d'une strophe, les percussions s'envolent soulignées par le son suraigu d'une flute pour traduire le souffle lyrique qui transperce l'amoureuse exaltée (splendide moment !). Une autre fois, les percussions et les claviers de Badalamenti se font menaçants et recréent le souffle de la nuit que le venin de la solitude inocule dans les veines de l'amoureuse délaissée (autre superbe moment !). Dans ces passages, Badalamenti déploie un fort joli sens de l'illustration sonore, qui vient confirmer qu'il est un maître de la musique de film et qu'il n'a pas son pareil pour pénétrer des ambiances cinématographiques faites de mystères, de tensions sourdes et de poésie.
Un disque intemporel à conseiller vivement à tous ceux et celles pour qui l'amour n'est pas lettre morte.