Pour être présent dans l'actualité, il faut commenter l'actualité, inlassablement, avec l'agitation requise. Les amateurs distingués de « belles phrases » réconfortantes comme les experts-militants un peu frustes le savent. Pour intervenir avec la suffisance et l'ardeur qui impressionne le tout venant, les premiers (« philosophes », « psychanalystes » ou « écrivains ») doivent oublier leur ignorance ou leur savoir approximatif, les seconds (« sociologues », « politologues », « économistes » ou « démographes », rejoints par les « historiens du présent » et même les « géographes », transfigurés en spécialistes de « géopolitique ») le fait qu'ils interviennent au-delà des limites de leur minuscule domaine de compétence. Pour les régisseurs du conformisme intellectuel, les pensées toutes faites, prudemment censurées, doivent suffire, celles des bavards élégants comme celles des lourdauds « chiffres à l'appui ». Mais, dans ces conditions, une question aussi cruelle qu'inévitable se pose : à quoi bon de tels intellectuels dans l'espace des débats qu'ils contribuent à rendre obscurs, fielleux et interminables ? Dans la société de l'information en temps réel, intellectuels néo-classiques et néo-intellectuels peuvent-ils être autre chose que la mouche du coche ?
L'époque est à la haine de la pensée libre. À la haine de ceux qui font paraître comiques les bavardages des donneurs de leçons et grotesque l'esprit de sérieux des experts arrogants. Si Muray nous manque, c'est parce qu'à lui seul il incarnait l'une des voies possibles de la pensée libre, d'une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s'entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n'a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d'artistes, de poètes et de penseurs critiques.