Paul Morand, "Fouquet ou le Soleil offusqué".
Voilà un de ces livres qu'on voudrait apprendre par coeur, tant il est brillant et intelligent, léger et fort, passionnant comme un roman d'aventure, et solide comme une thèse universitaire, tant il fourmille d'images superbes, de formules heureuses, de raccourcis géniaux. Quelques élans xénophobes gâtent certaines pages, et les portraits de Colbert et du Roi sont un peu chargés et noircis, mais on sent bien que Morand aime son personnage d'un amour sans partage, comme on aime un grand frère idéal, auquel on pardonne tout, et qui vous fait haïr tout ce qui le déssert.
Un livre qui est moins une biographie d'ailleurs, dans le sens de récit chronologique, qu'un immense portrait de 180 pages, portrait moral et psychologique, historique et culturel de l'homme Fouquet, de l'homme joli et séduisant, du financier prestidigitateur, du ministre insouciant, de l'esthète infaillible, du véritable créateur d'un style et d'une époque, c'est en tout cas la thèse de Paul Morand, et on est tenté de le suivre dans cette voie, tant Fouquet semble, en effet, avoir incarné une décennie (1650-166O), un décennie charnière, entre Fronde et Absolutisme, entre baroque italianisant et classicisme à la française, entre insouciance aristocratique et raideur bourgeoise. Car le Roi-Soleil est un roi très bourgeois derrière son faste, avec son assiduité au travail, sa capacité de dissimulation, son goût pour la respectabilité de façade.
Fouquet ferme une époque, Louis XIV en ouvre une autre. Il n'y avait pas place pour deux personnalités aussi antinomiques; le dilettante et le laborieux, l'insouciant et le compassé, le créateur et le copieur, le deuxième devant obligatoirement détester le premier dont il sentait l'insurpassable supériorité.
Un livre qui comble autant l'amateur d'histoire que celui de belle littérature, mais qui, bien entendu, n'est pas le premier livre à lire sur Fouquet ou la prise de pouvoir par Louis XIV, Paul Morand considérant le sujet et ses péripéties comme connus, ne s'embarrassant pas de détails chronologiques et allant toujours au crucial, au fond des êtres et des événements.